«Quand il eut dit ces mots, transfiguré dans un corps divin, lumineux, porté au sein des airs sur un char céleste d'une beauté suprême, le fils du rishi monta au ciel. Mais, tandis que je me tenais joignant les mains devant l'anachorète, qui venait d'accomplir, assisté de son épouse, la cérémonie de l'eau en l'honneur de son fils, le saint pénitent me jeta ce discours:

«Comment se peut-il que tu sois né, homme vil et présomptueux, dans la race des Ikshwâkides, ces rois saints, magnanimes et de qui la gloire est célèbre en tous lieux? Il n'existait pas d'inimitié entre nous deux, ni au sujet d'une femme, ni à cause d'un champ: pourquoi, les choses étant ainsi, pourquoi m'as-tu frappé d'une même flèche avec mon épouse? Néanmoins, comme tu n'as tué mon fils qu'à ton insu et par un coup de malheur, je ne te maudis pas: mais écoute-moi bien!

«De même que j'abandonnerai forcément l'existence, ne pouvant supporter la douleur que m'inspire cette mort de mon fils; de même, à la fin de ta carrière, tu quitteras la vie, appelant ton fils de tes vains désirs!

«Chargé ainsi de sa malédiction, je revins à ma ville, et, peu de temps après, le rishi même expira, consumé par la violence de son affliction paternelle. Sans doute, la malédiction du brahme s'accomplit maintenant pour moi: en effet, la douleur de mes regrets inconsolables pour mon fils précipite à sa fin le souffle de ma vie.

«Reine, mes yeux ne voient plus; ma mémoire elle-même vient de s'éteindre: ce sont là, noble dame, les messagers de la mort, qui hâte mon départ de cette vie. Si Râma venait me toucher, ou si j'entendais seulement sa voix, je reviendrais bientôt, je pense, à toute la vie, comme un agonisant qui aurait pu boire de l'ambroisie. Le chagrin que son absence de mes regards fit naître dans mon âme brise les éléments de ma vie, comme la grande furie des vagues rompt les arbres qui croissent sur les rivages d'un fleuve. Heureux ceux qui, le temps de son exil au milieu des forêts accompli, verront de leurs yeux Râma lui-même revenir dans Ayodhyâ, tel que Indra vient du ciel! Ils ne seront pas des hommes, mais de vrais Dieux, ceux qui verront sa face resplendissante comme la lune en son plein, quand, à son retour des bois, il fera son entrée dans la grande cité!

«Ô fortunés, vous, qui pourrez contempler ce visage de Râma, semblable à la reine des étoiles, ce visage pur, beau, gracieux, aux dents charmantes, aux yeux comme les pétales du lotus! Heureux les hommes qui verront la face auguste de mon fils, dont la douce haleine est égale au parfum du lotus quand il s'épanouit dans l'automne!»

Tandis que les souvenirs de Râma occupaient ainsi la pensée du monarque, étendu sur les tapis de sa couche, l'astre de sa vie s'inclina peu à peu vers son couchant, comme on voit la lune baisser, à la fin de la nuit, vers l'occident. «Hélas! Râma, disait-il, mon fils!» et tandis qu'il prononçait languissamment ces mots, le roi des hommes rendit le souffle de la vie, si difficile à quitter, souffle bien-aimé, que lui arrachait la violence du chagrin causé par l'exil de son fils. Dans le temps que l'infortuné monarque, étendu sur sa couche, se répandait en ces regrets sur l'exil de Râma, il exhala sa douce vie à l'heure où la nuit arrivait au milieu de sa carrière.


Quand elle vit le monarque tombé dans le silence, après qu'il se fut ainsi lamenté, Kâauçalyâ désolée se dit: «Il dort!» et ne voulut pas le réveiller. Sans rien dire à son époux, elle, de qui la fatigue du chagrin avait rendu la voix paresseuse, elle s'endormit de nouveau sur la couche, son âme saturée de tristesse par l'exil de son fils. Bientôt, lorsque la nuit fut écoulée et que fut arrivée l'heure où blanchit l'aube du jour, les poëtes, réveilleurs officiels du roi, se répandirent autour de sa chambre.

Aussitôt, dans le gynœcée, à ces voix des chantres, des panégyristes, des bardes, toutes les épouses du roi sortent précipitamment du sommeil. On voit s'approcher du monarque, et ses femmes, et la foule de leurs eunuques, et ceux à qui leurs offices respectifs imposent la fonction de se tenir, suivant leurs dignités, près de la personne du roi. En même temps, les baigneurs, tenant des urnes d'argent et d'or, toutes pleines d'une eau de senteur, s'avancent eux-mêmes vers l'auguste souverain. Des hommes versés dans leur ministère apportent aussi et les choses qu'il faut toucher pour attirer le bonheur, et quelque antidote efficace que pourrait exiger telle ou telle circonstance. Ces habiles serviteurs s'étant donc approchés du roi, immobile dans sa couche, les femmes se mirent toutes à faire éclore son réveil dans la crainte de voir le soleil monter sur l'horizon avant qu'il n'eût ouvert les yeux à sa lumière.