«Allons, cruel! conduis-moi vite au lieu où ta flèche a tué cet enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait à guider ma cécité! J'aspire à toucher mon enfant jeté mort sur la terre, si toutefois je vis encore au moment de toucher mon fils pour la dernière fois! Je veux toucher maintenant avec mon épouse le corps de mon fils baigné de sang, le djatâ dénoué et les cheveux épars, ce corps, dont l'âme est tombée sous le sceptre d'Yama.»

«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles, profondément affligés, à ce lieu funèbre, où je fis toucher à l'anachorète, comme à son épouse, le corps gisant de leur fils. Impuissants à soutenir le poids de ce chagrin, à peine ont-ils porté la main sur lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se laissent tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, léchant même de sa langue ce pâle visage de son enfant, se mit à gémir de la manière la plus touchante, comme une tendre vache à qui l'on vient d'arracher son jeune veau:

«Yadjnyadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère que la vie? Comment ne me parles-tu pas au moment où tu pars, auguste enfant, pour un si long voyage? Donne à ta mère un baiser maintenant, et tu partiras après que tu m'auras embrassée: est-ce que tu es fâché contre moi, ami, que tu ne me parles pas?»

«Aussitôt le père affligé, et tout malade même de sa douleur, tint à son fils mort, comme s'il était vivant, ce triste langage, en touchant çà et là ses membres glacés:

«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec ta mère? lève-toi maintenant! viens! prends, mon ami, nos cous réunis dans tes bras! De qui, dans la forêt, entendrai-je la douce voix me faire une lecture des Védas, la nuit prochaine, avec un désir égal au tien, mon fils, d'apprendre les dogmes saints? Qui, désormais, qui, mon fils, apportera des bois la racine et le fruit sauvage à nous deux, pauvres aveugles, qui les attendrons, assiégés par la faim? Et cette pénitente, aveugle, courbée sons le faix des années, la mère, mon fils, comment la nourrirai-je, moi, de qui toute la force s'est écoulée et qui d'ailleurs suis aveugle comme elle? car je suis seul maintenant. Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux: demain, tu partiras, mon fils, avec ta mère et moi. Avant longtemps le chagrin nous fera exhaler à tous les deux, abandonnés sans appui, le souffle de notre vie dans la mort: oui, la sentence, auguste enfant, est déjà prononcée. Entré chez le fils du soleil[17], je mendierai, infortuné père, je mendierai moi-même, et portant mes pas vers lui: «Dieu des morts, lui dirai-je accompagné par toi, fais l'aumône à mon fils!»

Note 17: Vivaswat, le soleil, père d'Yama.

«Qui, après la prière du soir et du matin récitée, après le bain, après l'oblation versée dans le feu; qui, prenant mes pieds dans ses mains, les touchera tout à l'entour afin de m'y procurer une sensation agréable? Parviens au monde des héros, qui ne retournent pas dans le cercle des transmigrations, comme il est vrai, mon fils, que tu es un innocent, tombé sous le coup d'un homme qui fait le mal! Obtiens les mondes éternels des saints pénitents, des sacrificateurs, des brahmes, qui ont rempli dignement l'office de gourou, des héros enfin, qui ne renaissent pas dans un autre monde!

«Va dans ces mondes réservés aux anachorètes, qui ont lu entièrement le Véda et les Védângas; mondes où sont allés ces rois saints Yayâti, Nahousha et les autres! Entre dans ces mondes ouverts aux chefs de maison qui ne cherchent point la volupté hors des bras de leur épouse, aux chastes brahmatchâris, aux âmes généreuses, qui distribuent en largesses des vaches, de l'or, des aliments et donnent même de la terre aux deux fois nés! Va, mon fils, va, suivi par ma pensée, dans ces mondes éternels où vont ceux qui assurent la sécurité des peuples, ceux de qui la parole est la voix de la vérité! Les âmes, qui ont obtenu de naître dans une race comme est la tienne ne vont jamais dans une condition inférieure: tombé de ce lieu-ci, va donc en ces mondes où coulent des ruisseaux de miel.»

«Quand l'infortuné solitaire avec son épouse eut exhalé ces plaintes et d'autres encore, il s'en alla faire, d'une âme consternée, la cérémonie de l'eau en l'honneur de son fils. Aussitôt, revêtu d'un corps céleste et monté sur un magnifique char aérien, le fils du saint ermite apparut et tint ce langage à ses vieux parents:

«En récompense du service dévoué que j'ai rempli autour de vos saintes personnes, j'ai obtenu une condition pure, sans mélange et du plus haut degré: bientôt vos révérences obtiendront elles-mêmes ce désiré séjour. Vous n'avez point à pleurer mon sort; ce roi n'est pas coupable: il en devait arriver ainsi, qu'un trait lancé par son arc m'enverrait à la mort.»