«Tandis que cette agréable saison marchait ainsi dans sa carrière, j'attachai, dame bien faite, deux carquois sur mes épaules, et, mon arc à la main, je m'en allai vers la rivière Çarayoû. J'arrivai de cette manière sur les rives désertes de cette belle rivière, où m'attirait le désir de tirer sur une bête, sans la voir, à son bruit seul, grâces à ma grande habitude des exercices de l'arc. Là, je me tenais caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé en main, près de l'abreuvoir solitaire, où la soif amenait, pendant la nuit, les quadrupèdes habitants des forêts. Là, dirigeant une flèche du côté que j'avais entendu sortir le bruit, il m'arrivait de tuer soit un buffle sauvage, soit un éléphant ou tel autre animal venu au bord des eaux.

«Alors et comme il n'était rien que mes yeux pussent distinguer entre les objets sensibles, j'entendis le son d'une cruche qui se remplissait d'eau, bruit tout semblable même au barit que murmure un éléphant. Moi aussitôt d'encocher à mon arc une flèche perçante, bien empennée, et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé par le Destin, sur le point d'où m'était venu ce bruit.

«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but, j'entendis une voix jetée par un homme qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je suis mort! Comment se peut-il qu'on ait décoché une flèche sur un ascète de ma sorte? À qui est la main si cruelle, qui a dirigé son dard contre moi? J'étais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans le fleuve solitaire: qui est cet homme, dont le bras m'a blessé d'une flèche! À qui donc ai-je fait ici une offense? Cette flèche va pénétrer, à travers le cœur expiré de son fils, dans le sein même d'un anachorète vieux, aveugle, infortuné, qui vit d'aliments sauvages au milieu de ce bois! Cette fin malheureuse de ma vie, je la déplore avec moins d'amertume que je ne plains le sort de mon père et de ma mère, ces deux vieillards aveugles. Ce couple d'aveugles, chargé d'ans et nourri longtemps par moi, comment vivra-t-il après mon trépas, ce couple misérable et sans appui? Qui est l'homme au cœur méchant, de qui la flèche nous a frappés tous les trois, eux et moi, d'un même coup, infortunés, qui vivions innocemment ici de racines, de fruits et d'herbes?»

«Il dit; et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée et tremblant de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai échapper les armes que je tenais à la main. Je me précipitai vers lui et je vis, tombé dans l'eau, frappé au cœur, un jeune infortuné, portant la peau d'antilope et le djatâ des anachorètes. Lui, profondément blessé dans une articulation, il fixa les yeux sur moi, non moins infortuné, et me dit ces mots, reine, comme s'il eût voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté: «Quelle offense ai-je commise envers toi, kshatrya, moi, solitaire, habitant des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une flèche, quand je voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Ces vieux auteurs de mes jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent maintenant, ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour. Tu as tué par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois, mon père, ma mère et moi: pour quelle raison? n'ayant jamais reçu aucune offense de nous! Sans doute que ni la pénitence, ni la science sainte ne produisent, je pense, aucun fruit sur la terre, puisque mon père ne sait pas, homme insensé, que tu m'as donné la mort! Et même, quand il le saurait, que ferait-il dans l'état d'impuissance où le met sa triste cécité? Il en est de lui comme d'un arbre, qui ne peut sauver à ses côtés un autre arbre que sape la hache du bûcheron. Va promptement, fils de Raghou, va trouver mon père et raconte-lui cet événement fatal, de peur que sa malédiction ne te consume, comme le feu dévore un bois sec! Le sentier, que tu vois, mène à l'ermitage de mon père: hâte-toi de t'y rendre et fléchis-le, de peur que, dans sa colère, il ne vienne à te maudire! Mais, avant, retire-moi vite la flèche; car ce trait au contact brûlant comme le feu de la foudre, ce trait, lancé par toi dans mon cœur, ferme la voie à ma respiration. Arrache-moi ce dard! Que la mort ne vienne pas me saisir avec cette flèche dans ma poitrine! Je ne suis pas un brahme; ainsi, mets de côté la terreur qu'inspire le meurtre commis sur un brahmane. Un brahme, il est vrai, un brahme qui habite ces bois, m'a engendré, mais dans le sein d'une çoudrâ.»

«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme, que j'avais percé d'une flèche. À la vue de ce faible adolescent qui se lamentait de cette manière, gisant ainsi dans la Çarayoû, le corps mouillé de ses ondes, poussant de longs soupirs et déchiré par l'atteinte mortelle de ma flèche, je tombai dans un extrême abattement.—Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-cœur, mais avec un soin égal à mon désir extrême de lui conserver la vie, cette flèche entrée dans le sein de ce jeune ermite languissant. Mais à peine mon trait fut-il ôté de sa blessure, que le fils de l'anachorète, épuisé de souffrances et respirant d'un souffle, qui s'échappait en douloureux sanglots, se convulsa un instant, roula hideusement ses yeux et rendit son dernier soupir.

«Quand le fils du grand saint eut quitté la vie, faisant crouler d'une chute rapide et ma gloire et moi-même, je restai l'âme entièrement consternée, car on ne pouvait douter que je ne fusse tombé dans une calamité sans rivage.

«Après que j'eus retiré au jeune homme la flèche brûlante et semblable au poison d'un serpent, je pris sa cruche et me dirigeai vers l'ermitage de son père. Là, je vis ses deux parents, vieillards infortunés, aveugles, n'ayant personne qui les servit et pareils à deux oiseaux, les ailes coupées. Assis, désirant leur fils, ces deux vieillards affligés s'entretenaient de lui: eux, que j'avais frappés dans leur enfant, ils aspiraient au bonheur que ferait naître en eux sa présence! Tel je vis ce couple inquiet de pénitents se tenir dans son ermitage, quand je m'approchai d'eux, l'âme bourrelée du crime si grand que j'avais commis par ignorance.

«Mais ensuite, comme il entendit le bruit de mon pas, l'anachorète m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu donc tardé si longtemps, mon fils? Apporte-moi l'eau promptement! Yadjnyadatta, mon ami, tu t'es bien attardé à jouer dans l'eau: ta bonne mère et moi aussi, mon fils, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait, ou même ta mère, une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois plus désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le pied de moi, qui ne peux marcher; tu es l'œil de moi, qui ne peux voir; c'est en toi que repose toute ma vie... Pourquoi ne me parles-tu pas?»

«À ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, à qui le désir de voir son fils inspirait des paroles si touchantes, je lui dis, agité par la crainte, les mains jointes, la gorge pleine de sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur faisait balbutier, mais dont ma fermeté cherchait à soutenir la force: «Je suis un kshatrya, on m'appelle Daçaratha; je ne suis pas ton fils: je viens chez toi, parce que j'ai commis un forfait épouvantable, en horreur à tous les hommes vertueux. J'étais allé, saint anachorète, mon arc à la main, sur les rives de la Çarayoû, épier les bêtes fauves, que la soif conduirait à ses eaux, où mon plaisir était de les atteindre sans les voir. Dans ce temps, le son d'une cruche qui s'emplissait vint frapper mon oreille: je dirigeai une flèche sur ce bruit et je blessai ton fils, croyant que c'était un éléphant. Aux pleurs que lui arracha mon dard en lui perçant le cœur, je courus tout tremblant au lieu d'où ils parlaient, et je vis un jeune pénitent. C'est bien la pensée que j'avais un éléphant vis-à-vis de moi, saint anachorète, et mon adresse à percer une bête, sans la voir, à son bruit seul, qui m'ont fait décocher vers les eaux cette flèche de fer, dont, hélas! fut blessé ton fils. Après que j'eus retiré ma flèche de sa blessure, il exhala sa vie et s'en alla au ciel; mais, avant, il avait déploré bien longtemps le sort de vos saintetés. C'est par ignorance, vénérable anachorète, que j'ai frappé ton fils bien-aimé... Tombé ainsi moi-même sous les conséquences de ma faute, je mérite que tu déchaînes contre moi ta colère.»

«À ces paroles entendues, il demeura un instant comme pétrifié; mais, quand il eut repris l'usage des sens et recouvré la respiration, il me dit à moi, qui me tenais devant lui mes deux mains humblement réunies: «Si, devenu coupable d'une mauvaise action, tu ne me l'avais pas confessée d'un mouvement spontané, ton peuple même en eût porté le châtiment et je l'eusse consumé par le feu d'une malédiction! Kshatrya, si, connaissant d'avance sa qualité, tu avais commis un homicide sur un solitaire des bois, ce crime eût bientôt précipité Brahma de son trône, où cependant, il est fermement assis. Dans ta famille, ô le plus vil des hommes, le paradis fermerait ses portes à sept de tes descendants et sept de tes ancêtres, si tu avais tué un ermite, sachant bien ce que tu faisais. Mais comme tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour cela que tu n'as point cessé d'être: en effet, dans l'autre cas, la race entière des Raghouides n'existerait déjà plus; tant il s'en faudrait que tu vécusses toi-même!