«Dans ces contrées, ô le plus noble des hommes, on voit les arbres mêmes, avec toutes les feuilles, les bouquets de fleurs et les pousses nouvelles, se faner, languissants d'affliction pour l'infortune de Râma.—Les fleuves semblaient eux-mêmes pleurer avec des eaux tristes et des ondes troublées: les étangs de lotus, dépouillés de splendeur, n'offraient aux yeux que des fleurs toutes fanées. Les volatiles et les quadrupèdes, immobiles, fixant les yeux sur un seul point et plongés dans leurs sombres pensées, oubliaient d'errer çà et là sous les ombrages; toute la forêt, comme en deuil par les chagrins du magnanime, était sans gazouillement.

«Dans la ville, dans le royaume, entre les habitants de la cité, parmi ceux des campagnes, je ne vois pas un être, ô mon roi, qui ne s'afflige pour ton fils!

«Cette ville sans joie, sans travail, sans prières ni sacrifices, cette ville, résonnante d'un bruit larmoyant et qui n'a plus d'autre son que des sanglots ou des gémissements; ta cité, avec ses hommes tristes, malades, consternés, avec les arbres fanés de ses jardins, elle est sans aucun resplendissement depuis l'exil de Râma!»

Après qu'il eut écouté ces paroles touchantes et d'autres encore de Soumantra, le monarque, saisi par une subite défaillance de son esprit, tomba de son trône une seconde fois, semblable à un corps d'où s'est retiré le souffle de la vie.—Mais, tandis que le prince gémissait ainsi d'une façon touchante, et que, tombé de nouveau, il gisait hors de lui-même sur la terre, la mère de Râma se plaignait sur un ton plus déplorable encore, tout affaissée sous un poids beaucoup plus lourd de chagrin et d'excessive douleur.


Aussitôt que Râma, le tigre des hommes, fut parti avec Lakshmana pour les forêts, Daçaratha, ce roi si fortuné naguère, tomba dans une grande infortune. Depuis l'exil de ses deux fils, ce monarque semblable à Indra fut saisi par le malheur, comme l'obscurité enveloppe le soleil au sein des cieux, à l'heure que vient une éclipse. Le sixième jour qu'il pleurait ainsi Râma, ce monarque fameux, étant réveillé au milieu de la nuit, se rappela une grande faute, qu'il avait commise au temps passé.

À ce ressouvenir, il adressa la parole à Kâauçalyâ en ces termes: «Si tu es réveillée, Kâauçalyâ, écoute mon discours avec attention. Quand un homme a fait une action ou bonne ou mauvaise, noble dame, il ne peut éviter d'en manger le fruit, que lui apporte la succession du temps.—Quiconque, dans les commencements des choses, n'en considère pas la pesanteur ou la légèreté, pour éviter le mal et faire le bien, est appelé un enfant par les sages.

«Jadis, Kâauçalyâ, dans mon adolescence, imprudent jeune homme, fier de mon habileté à toucher un but et vanté pour mon adresse à percer d'un trait la bête que je voyais de l'oreille seulement, il m'est arrivé de commettre une faute. C'est pourquoi mon action coupable a mûri ce fruit de malheur, que je recueille aujourd'hui, comme l'efficacité du poison est de tuer la vie dans l'être animé qui en a bu la substance. Mais cette mauvaise action des jours passés, je l'ai commise par ignorance, de même qu'à son insu tel homme boirait un poison.

«Je ne t'avais pas encore épousée, reine, et je n'étais encore moi-même que l'héritier présomptif de la couronne: en ce temps, la saison des pluies arrivée répandait la joie dans mon âme.

«En effet, le soleil, ayant brûlé de ses rayons la terre et ravi au sol tous les sucs humides, las de parcourir les régions du nord, était passé dans l'hémisphère hanté par les Mânes. On voyait des nuages délicieux couvrir tous les points du ciel, et les grues, les cygnes, les paons s'ébattre en des mouvements de joie. Cette arrivée des nuages forçait toutes les rivières élargies à déverser leurs flots d'une eau trouble et vaseuse par-dessus les chaussées trop étroites. La terre, égayée par cette riche ondée, conçue au sein des nuées, brillait sous sa verte parure de gazons nouveaux, où se jouaient le paon et le coucou radié.