Le cocher Soumantra mit assez peu de temps à traverser de nombreux pays, et des fleuves, et des lacs, et des villages et des cités; il arriva enfin avec sa tristesse, après la chute du jour, aux portes d'Ayodhyâ, pleine d'un peuple sans joie. Tout bruit s'était alors éteint parmi ses troupes désolées d'hommes et de femmes. Elle semblait abandonnée, tant le silence était vide de son!
Aussitôt qu'ils virent arriver Soumantra, les habitants de courir à l'envi par centaines de mille derrière son véhicule poudreux, en lui jetant cette question: «Où est Râma?»
«Ce magnanime, leur dit alors celui-ci, m'a congédié sur les bords du Gange; et, quand il eut traversé le fleuve, je suis revenu à la ville.»
À ces mots: «traversé le fleuve,» ils s'écrièrent, les yeux baignés de larmes: «Oh! douleur!» et, continuant à gémir: «Nous sommes frappés à mort!» disaient-ils. Alors Soumantra entendit courir autour de lui ces mots proférés d'une bande à l'autre: «Il faut qu'il n'ait pas de honte, cet homme, qui revient ici, après qu'il a délaissé Râma au fond d'un bois! Comment pourrions-nous, joyeux dans l'absence d'un prince, le plus noble des hommes, comment pourrions-nous, sans avoir dépouillé toute pitié, goûter encore le plaisir dans ces grandes fêtes, où l'on vient en foule de toutes parts! Où sera désormais une chose agréable à ce peuple? Quelle chose, d'où lui vienne un plaisir, peut-il maintenant désirer?» Ainsi pensaient les foules de ce peuple autour de Soumantra, qui évitait de blesser personne avec son char. Il entendait aussi les voix des femmes, qui, accourues à leurs fenêtres, disaient: «Comment, ce malheureux! il est revenu, après avoir quitté Râma!»
Le cocher, navré de chagrin, avait recueilli dans sa route ces paroles et d'autres mots semblables, quand il arriva au palais, où le roi Daçaratha fixait sa résidence. Descendu promptement de son char, il entra dans l'habitation royale aux sept enceintes, mais dépouillée maintenant de son auguste splendeur et toute pleine d'une cour noyée dans la douleur.
Le roi jeta un regard de ses yeux noyés de pleurs à Soumantra, qui s'avançait les mains jointes, et fit ces questions au cocher tout couvert encore de la poussière du char: «Où est allé Râma? dis-moi, Soumantra! où va-t-il habiter? En quel lieu était ce digne enfant de Raghou, quand il t'a quitté? Comment, élevé avec une extrême délicatesse, mon fils pourra-t-il supporter de n'avoir que le sol même pour unique siège? Ou comment dormira-t-il à ciel nu dans un bois, ce fils du maître de la terre? Qu'est-ce que dit Râma à la vive splendeur? Quelles paroles m'envoie Lakshmana? Que me fait dire Sîtâ, cette femme vertueuse et dévouée à son époux? Raconte-moi les haltes, les discours, les festins de Râma, sans rien omettre et de la manière que tout s'est passé, depuis qu'il est parti de ces lieux pour habiter les forêts.»
Ainsi invité par l'Indra des hommes, le cocher parla donc au roi, mais d'une voix craintive et balbutiante. Il raconta les événements depuis son départ de la ville jusqu'à son retour:
«Lorsque ces deux héros eurent disposé leurs cheveux en djatâ et que, revêtus d'un habit fait simplement d'écorce, ils eurent traversé le Gange, ils marchèrent, la face tournée vers le confluent. Ensuite, ô mon roi, à l'instant où je m'en retournai, voici que mes coursiers, émus jusqu'à verser eux-mêmes des larmes et suivant Râma de leurs yeux, poussent des hennissements plaintifs.
«Quand j'eus présenté à ces deux fils de mon roi les paumes de mes deux mains jointes et creusées en patère, je suis revenu ici, prince, malgré moi, dans la crainte d'offenser ta majesté.