«Ainsi donc, saisis-toi du royaume; fais produire son fruit à ma peine; remplis, terrible immolateur de tes ennemis, remplis de joie le cœur de tes amis et le mien! Va, mon fils, va trouver bien vite les brahmes et Vaçishtha, leur chef; puis, quand tu auras acquitté les honneurs funèbres que tu dois à ton père, fais-toi sacrer aussitôt, suivant les rites, comme souverain de cet empire, qui t'appartient!»
Ayant donc ouï dire à sa mère que son père était mort et ses deux frères bannis, lui, consumé par le feu de sa douleur, il répondit à Kêkéyî dans les termes suivants: «Femme en butte maintenant au blâme et criminelle en tes pensées, tu es abandonnée par la vertu, Kêkéyî, pour avoir enlevé son diadème à Râma, qui ne fit jamais de mal à personne.
«Pourquoi, si tu veux, grâce à ton désir impatient du trône, aller au fond des enfers, pourquoi m'y entraîner moi-même après toi dans ta chute?
«Est-ce que ton époux avait commis une offense envers toi? Quelle injustice devais-tu au magnanime Râma, pour les châtier également tous deux, celui-là par la mort, celui-ci par l'exil!
«Puisse être ce monde pour toi, puisse être même pour toi l'autre monde stérile de bonheur, homicide fatale de ton mari! Va dans les enfers, Kêkéyî, écrasée par la malédiction de ton époux! Hélas! je suis foudroyé, je suis anéanti par ton avide ambition du royaume! Qu'ai-je besoin maintenant ou de l'empire ou des voluptés, quand tu m'as consumé dans le feu de l'ignominie? Séparé de mon père, séparé de mon frère, qui était un second père à mes yeux, qu'ai-je à faire de la vie même, à plus forte raison d'un empire?»
Dès qu'ils virent arrivée la fin de cette nuit, les chefs de l'armée, les brahmes et tous les colléges des conseillers divers s'étant réunis, entrèrent dans le château royal, veuf d'un souverain qui, vivant, ressemblait au grand Indra lui-même. Cette illustre assemblée s'assit autour de Bharata, qu'elle voyait affligé, ses yeux remplis de larmes, plongé dans le chagrin, étendu sur la terre et semblable à un homme qui n'a plus sa connaissance.
Vaçishtha, le vénérable saint, dit à cet enfant désolé de Raghou, qui, le front baissé, traçait des lignes sur le sol avec la pointe du pied: «L'homme ferme qui, sans perdre la tête dans l'adversité, remplit comme il faut les obligations qu'il doit nécessairement acquitter est appelé un sage par les maîtres de la science. Ainsi, revêts-toi de fermeté, rejette le chagrin de ton cœur, et veuille bien célébrer sans délai, d'une âme rassise, les obsèques de ton père. Oui! il a fini comme un être sans appui, ce vigoureux appui du monde, ton père, juste comme la justice elle-même. Alors, nous avons agité cette question: «N'y aurait-il pas un moyen de procéder aux funérailles sans Bharata?» et nous avons déposé le corps du feu roi, ton père, dans un vaisseau d'huile exprimée du sésame. Veuille donc, ô mon ami, célébrer ses royales obsèques.
«Remets la force dans ton âme, Bharata, et ne sois pas un esprit faible. La mort est forte: on ne peut la vaincre, fils de Kakoutstha; nous tous bientôt nous ne serons plus: cette grande affliction ne te sied donc pas!»
À ces paroles de l'anachorète, Bharata, le plus éminent des hommes intelligents, jeta les yeux sur Vaçishtha, et, plus affligé encore, lui répondit en ces termes: «Quand ta sainteté me parle ainsi, pieux ermite, je sens mon âme se déchirer en quelque sorte. L'empereur du monde, Râma vit, quel empire ai-je donc ici? Mais conduisez-moi où est le roi mon père: c'est mon désir assurément de célébrer là ses funérailles, aidé par vous; si toutefois il est possible que mon cœur n'éclate point à cet heure en mille fragments! Que vos éminences me fassent donc voir mon père, hélas! privé de la vie.»