Entré dans le palais de Kâauçalyâ avec les veuves du roi, Bharata vit alors son père inanimé chez la mère de Râma. À la vue de son père gisant ainsi la vie éteinte et la splendeur effacée, il jeta ce cri: «Hélas! mon roi!» et tomba sur la face de la terre. On eût dit un homme, de qui l'âme s'est échappée.

Mais, quand il a recouvré la connaissance, il tourne les yeux vers son père, et, tout plein de tristesse, lui tient ce langage comme s'il était vivant: «Roi magnanime, lève-toi! Pourquoi dors-tu? Me voici arrivé sur ton ordre avec hâte, moi Bharata, et Çatroughna m'accompagne. Mon aïeul te demande, ô mon père, comment va ta majesté: ainsi fait mon oncle Youdhadjit, prosternant sa tête devant toi. D'où vient qu'autrefois, incliné devant toi, à mon retour de quelque pays, tu me faisais monter sur ton sein, roi des hommes, tu me donnais sur le front un baiser, tu me comblais des caresses de ton amour? Et pourquoi, dans ce moment, ne m'adresses-tu pas une parole à mon arrivée? Jamais je n'ai commis une offense envers toi; regarde-moi donc maintenant avec bienveillance.

«Heureux ce Râma, par qui ton ordre fut exécuté, roi de la terre! Heureux encore ce Lakshmana, qui a suivi Râma dans l'exil! Mais infortune et souillure à moi par cela même que, pénétré d'une vive douleur, tu as quitté la vie plein de ressentiment contre moi! Sans doute, Râma et Lakshmana ne connaissent point ta mort; car ils auraient quitté les bois à l'instant même, et leur affliction les eût amenés dans ces lieux!

«Si, pour la faute de ma mère, je te suis maintenant odieux, roi des hommes; voici Çatroughna; daigne au moins lui dire en ce moment quelque chose.»

Quand elles entendirent le magnanime Bharata se lamenter ainsi, les épouses du monarque se répandirent en pleurs dans une profonde affliction. Ce fut alors que le plus vertueux des hommes qui murmurent la prière, Vaçishtha et Djâvâli même avec lui tinrent ce discours au gémissant Bharata, que torturait sa douleur: «Ne t'abandonne pas aux larmes, sage Bharata! le maître de la terre ne doit pas être plaint. Veuille bien t'occuper de ses funérailles avec un esprit calme. Les parents et les amis, qui pleurent d'une affection désolée, ne font-ils pas tomber du ciel par la chute de ces larmes, fils de Raghou, l'homme à qui ses vertus avaient mérité le Swarga?»

À ces mots de Vaçishtha, Bharata, qui n'ignorait pas le devoir, Bharata, le plus éloquent des êtres qui ont reçu la voix en partage, secoua ce trop vif chagrin et répondit en ces termes: «Cet amour si fort de mon cœur à l'égard de mon père me trouble en quelque sorte jusqu'à la démence. Néanmoins, fortifié par les sages conseils de vos saintetés, mes vénérables institutrices, je dépose mon chagrin et je vais célébrer, comme il faut, les obsèques de mon père.»


Quand cette nuit fut écoulée, les poëtes de la cour et les bardes officiels de réveiller Bharata dans le sommeil et de chanter ses louanges avec une voix mélodieuse. Soudain les tambours sont battus à grand bruit, et, d'un autre côté, le souffle des musiciens fait résonner une foule de conques et de flûtes aux harmonieux concerts. Le bruit des instruments à la voix si grande qu'elle remplissait, pour ainsi dire, toute la ville, réveilla Bharata, l'âme encore dans le trouble du chagrin.

Aussitôt, arrêtant ces bruyants accords, Bharata de crier à ces réveilleurs officiels: «Je ne suis pas le roi!» Ensuite, il dit à Çatroughna: «Vois, Çatroughna, quel écrasant déshonneur Kêkéyî a fait tomber sur ma tête innocente par cette action blâmée dans tout l'univers! La couronne impériale, que le droit de sa naissance avait mise au front de mon père, flotte incertaine maintenant qu'elle est séparée de lui, comme un navire sans gouvernail erre, jouet du vent et des flots.»

Après qu'on eut écarté le peuple et que l'astre auteur du jour fut monté sur l'horizon, Vaçishtha de parler ainsi à Bharata, comme à tous les ministres: «Tu vois rassemblés devant toi et chargés des choses nécessaires aux funérailles du roi tous les notables de la ville et tes sujets du plus haut rang.