Assisté de la foule, Bharata, de sa main droite, joncha le bûcher d'un bouquet de fleurs et continua la cérémonie en chancelant, comme s'il eût avalé du poison. Malade, vacillant, égaré même par la douleur, il se prosterne contre la face de la terre, adorant les pieds de son père. Quelques-uns de ses amis le prennent dans leurs bras et font relever malgré lui ce fils malheureux, aux formes toutes empreintes d'affliction, agité, chancelant et l'esprit hors de lui. Mais, aussitôt qu'il vit le feu allumé dans tous les membres de son père, il poussa des cris, ses bras levés au ciel, et s'affaissa de nouveau sous le poids de sa douleur.

Vaçishtha fit relever Bharata et lui tint ce discours: «Ce monde est continuellement affligé par l'antagonisme de principes opposés: te lamenter pour une condition, qui existe de toute nécessité, n'est pas digne de toi! Tout ce qui est né doit mourir; tout ce qui est mort doit renaître: ne veuille donc plus te désoler pour deux choses à la fatalité desquelles nul homme ne peut dérober sa tête!»

Soumantra lui-même, tandis qu'il aidait à se relever Çatroughna gisant dessus la face de la terre, lui parla aussi de cette loi qui soumet tous les êtres à la vie et à la mort.

Pendant qu'ils essuyaient les pleurs stillants de leurs yeux, les ministres exhortèrent ces deux nobles frères, l'œil rouge de larmes, à faire la cérémonie de l'eau pour leur auguste père.

Tandis que ce magnanime Bharata donnait l'onde aux mânes paternels, on vit les fleuves saints, la Vipâçâ, et le Çatadrou, et la Gangâ, et l'Yamounâ, et la Sarasvatî, et la Tchandrabhâgâ, et les autres cours d'eau vénérés s'approcher de la Çarayoû.

Bharata, aidé par ses amis, rassasia avec l'eau de ces rivières saintes l'âme de son père, qui était passée de la terre au ciel. Après lui, tous les habitants de la ville, et les ministres, et le pourohita de réjouir, suivant le rite, ces mânes du monarque avec une libation d'eau. Quand ils eurent tous, citadins et villageois, fait la cérémonie de l'eau, ils se mirent, chacun en particulier, à consoler Bharata, de qui l'âme n'avait plus de ressort que pour le chagrin. Ensuite, accompagné et consolé par eux, celui-ci reprit le chemin d'Ayodhyâ, où il n'arriva point sans tomber en défaillance mainte et mainte fois.

Entré dans la demeure paternelle, l'auguste Bharata y joncha le sol de la terre avec un lit d'herbes, où, languissant de tristesse, il resta couché dix jours, sa pensée continuellement fixée sur la mort de son père.

Quand le dixième jour fut écoulé, le fils du roi s'étant purifié, offrit au mânes de son père les oblations funèbres du douzième et même du treizième jour. Alors, dans ces royales obsèques, il donna aux brahmes, en vue de son père, une immense richesse, des vêtements précieux, des vaches, des chars et des voitures, des serviteurs et des servantes, les plus magnifiques ornements et des maisons regorgeantes de toutes choses.

Aussitôt que fut expiré le treizième soleil et terminée la cérémonie, qui est immédiate à la fin de ce jour, tous les ministres s'étant rassemblés adressèrent ce langage à Bharata: «Ce monarque, qui était notre seigneur et notre gourou, s'en est allé dans le ciel, après qu'il eut exilé Râma, son bien-aimé fils, et Lakshmana même. Fils de roi, monte sur le trône, où le droit t'appelle; règne aujourd'hui sur nous avant que ce royaume ne tombe, faute de maître, dans une triste infortune.»

À ces mots, ayant touché les choses du sacre en signe de bon augure, Bharata dit alors aux ministres du feu roi: «Le trône dans ma famille a toujours, depuis Manou, légitimement appartenu à l'aîné des frères: il ne sied donc point à vos excellences de me parler ce langage, comme des gens de qui la raison est troublée. Râma; celui des hommes qui sait le mieux à quels devoirs sont obligés les rois; Râma aux yeux de lotus mérite, et comme l'aîné de ses frères et par ses belles qualités, d'être ici le monarque. Vous ne devez pas en choisir un autre; c'est lui-même qui sera notre souverain. Que l'on rassemble aujourd'hui promptement une grande armée, distribuée en ses quatre corps: j'irai chercher avec elle et ramener des bois mon frère, ce rejeton vertueux de Raghou. Que nos ouvriers me fassent des routes unies dans les chemins raboteux; et que des hommes experts dans la connaissance des routes, des lieux et des temps marchent devant moi!»