Dès que Vaçishtha se fut mis face à face avec lui et que Bharata l'eut salué, le solitaire à la splendeur éclatante reconnut derrière le pourohita ce fils du roi Daçaratha. Le saint, qui était le devoir, pour ainsi dire, en personne, leur offrit à tous les deux sa corbeille hospitalière, de l'eau pour laver, de l'eau pour boire, des fruits, et répondit par d'autres politesses aux respects de toute leur suite.

«Permets que je t'offre, dit le solitaire au fils de Kêkéyî, les rafraîchissements qu'un hôte sert devant son hôte.—Ta sainteté ne l'a-t-elle pas déjà fait, lui répondit Bharata, en m'offrant de l'eau pour laver, cette corbeille de l'arghya et ces fruits mêmes, présents hospitaliers que l'on trouve dans les forêts?—Je te connais, reprit l'anachorète d'une voix affectueuse: de quelque manière que tu sois traité chez nous, il plaira toujours à ton amitié pour moi d'en être satisfait. Mais je veux offrir un banquet à toute cette armée, qui marche à ta suite: ce me sera une joie de penser, noble prince, qu'elle a reçu de moi ce bon accueil.

«Pourquoi donc as-tu jeté loin d'ici ton armée?»

Alors il entra dans la chapelle de son feu sacré, but de l'eau, se purifia, et, comme il avait besoin de tout ce qu'il faut pour l'hospitalité, il appela et fit apparaître Viçvakarma lui-même. «Je veux donner un banquet à mes hôtes, dit-il au céleste ouvrier en bois venu en sa présence. Qu'on me serve donc sans délai mon festin! Fais couler ici toutes les rivières de la terre et du ciel même, soit qu'elles tournent à l'orient, soit qu'elles se dirigent à l'occident! Que les flots des unes soient de rhum; que celles-là soient bien apprises à rouler du vin au lieu d'eau; que dans les autres coule une onde fraîche, douce, semblable pour le goût au suc tiré de la canne à sucre! J'appelle ici les Dieux et les Gandharvas, Viçvâvâsou, Hâhâ, Houhou, et les Apsaras célestes, et toutes les Gandharvîs, Gritâtchî, Ménakâ, Rambhâ, Miçrakéçî, Alamboushâ, et celles qui servent le fulminant Indra, et celles qui servent Brahma lui-même à la splendeur immense! Je les appelle ici tous avec Tombourou et leur gracieux cortége! Ton œuvre à toi, Viçvakarma, c'est de me faire ce bois-ci resplendissant de lumière et tout rempli de fruits divers!

«Que la lune me donne ici les plus savoureux des aliments, toutes les choses que l'on mange, que l'on savoure, que l'on suce, que l'on boit, en nombre infini et dans une grande variété, toutes les sortes de viandes et de breuvages, toute la diversité des bouquets ou des guirlandes; et qu'elle fasse couler de mes arbres le miel, la sourâ et toutes les espèces de liqueurs spiritueuses!»

Tandis que l'ermite, ses mains jointes, sa face tournée au levant, tenait encore son âme plongée dans la contemplation, toutes ces divinités arrivèrent dans son ermitage, famille par famille. Enivrante de ses parfums naturels mêlés aux célestes senteurs des Immortels, une brise, embaumée de sandal, hôte accoutumé des monts Dardoura et Malaba, vint souffler la délicieuse odeur de son haleine douce et fortunée. Ensuite, les nuages avec des pluies de fleurs couvrent la voûte du ciel: on entend à tous les points cardinaux résonner les concerts des Dieux et des Gandharvas. Le plus suave des parfums circule au sein des airs, les chœurs des Apsaras dansent, les Dieux chantent, et les Gandharvas font parler en sons mélodieux la vînâ. Formée de cadences égales et liées entre elles avec art, cette musique, allant jusqu'au faîte du ciel, remplit tout l'espace éthéré, la terre et les oreilles de tous les êtres animés.

Quand la divine symphonie eut cessé de couler par le canal enchanté des oreilles, on vit au milieu des armées Viçvakarma donner à chacune sa place dans ces lieux fortunés. La terre s'aplanit d'elle-même par tous les côtés dans un circuit de cinq yodjanas et se couvrit de jeune gazon, qui semblait un pavé de lapis-lazuli au fond d'azur. Là, s'entremêlèrent des vilvas, des kapitthas, des arbres à pains, des citroniers, des myrobolans emblics, des jambous et des manguiers, parés tous de leurs beaux fruits.

On trouvait là des cours splendides, carrées entre quatre bâtiments, des écuries destinées aux coursiers, des étables pour les éléphants, de nombreuses arcades, une multitude de grandes maisons, une foule de palais et même un château royal, orné d'un majestueux portique, arrosé avec des eaux de senteur, tapissé de blanches fleurs et semblable aux masses argentées des nuages. Quatre solitudes bocagères le resserraient des quatre côtés: fortuné séjour, meublé de trônes, de palanquins, de siéges couverts de fins tissus, avec des vases purs et soigneusement lavés, il était rempli de breuvages, de vivres, de couches; il regorgeait de tous les biens et pouvait offrir, avec toutes les liqueurs du ciel, tous les habits et tous les aliments dont se revêtent ou se nourrissent les Dieux mêmes. Quand il eut pris congé du grand saint, le héros aux longs bras, fils de Kêkéyî, entra dans cette demeure étincelante de pierreries. Les ministres, sur les pas du pourohita, suivirent tous Bharata et furent émus de joie à l'aspect du bel ordre qui régnait dans ce palais. Là, accompagné de ses ministres, le rejeton fortuné de Raghou s'approcha d'un trône céleste, de l'éventail et de l'ombrelle.

Dans l'instant même, à la voix de Bhraradwâdja, se présentèrent devant son jeune hôte toutes les rivières, coulant sur une vase de lait caillé. Une sorte de boue jaune pâle enduisait les rivages aux deux bords et se composait d'onguents célestes dans une variété infinie, produits tous grâces à la volonté du saint ermite. Au même temps, ornées de leurs divines parures, affluèrent devant son hôte les chœurs des Apsaras, nombreux essaims envoyés par le Dieu des richesses, femmes célestes au nombre de vingt mille, pareilles à l'or en splendeur et flexibles comme les fibres du lotus. Fût-il saisi par l'une d'elles, tout homme aurait soudain son âme affolée d'amour. Trente milliers d'autres femmes accoururent des bosquets du Nandana.

Nârada, Toumbourou, Gopa, Pradatta, Soûryamandala, ces rois des Gandharvas, chantèrent devant Bharata; et les plus belles des bayadères célestes, Alamboushâ, Poundarikâ, Miçrakéçî, Vâmanâ charmèrent ses yeux avec leurs danses, à l'ordre obéi de Bharadwâdja. Il n'était pas un bouquet chez les Dieux, il n'était pas une guirlande aux riants bocages du Tchaîtratha, qu'on ne vit paraître aussitôt dans le Prayâga, dès que l'anachorète avait parlé.