À la suite de ces mots, l'inconsolable fils de Kêkéyî répondit à Gouha, d'un air bien affligé, le cœur touché néanmoins de son affectueux désir: «Roi, tu nous combles d'honneur, mais notre nuit n'a pas été bonne!... Cependant, que tes serviteurs nous fassent traverser le Gange sur de nombreux vaisseaux.»

À peine eut-il entendu cet ordre de son jeune suzerain, Gouha courut en toute hâte vers sa ville, et là: «Réveillez-vous, mes chers parents! Levez-vous! Que sur vous descende la félicité! Mettez à flot des navires! Je vais passer l'armée à l'autre bord du Gange.» À ces mots, tous se lèvent avec empressement, et, sur l'ordre même du monarque, ils vont de tous les côtés rassembler cinq cents navires.

Ensuite, Gouha fit amener un esquif magnifique, couvert d'un tendelet jaune-pâlissant et sur lequel, résonnant de joyeux concerts, flottait un drapeau marqué du bienheureux swastika[19]. Dans ce navire s'embarquèrent, et Bharata, et Çatroughna d'une force immense, et Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et les autres épouses du feu roi.

Note 19: C'est une figure mystique, assez ressemblante à deux Z redressés, qui se croisent l'un sur l'autre et se coupent à angle droit. Cet emblème a fait un grand chemin dans toute l'antiquité, car on le trouve sur des vases étrusques, des glyptes égyptiens et même des pierres sépulcrales dans les catacombes de Rome.

Abordés sur la rive opposée, les bateaux débarquent leur monde et reviennent au bord citérieur, où les parents et les serviteurs de Gouha remplissent de nouveaux passagers et font repartir les carènes aux membres peints. Les cornacs, montés sur les éléphants, poussent vers le Gange ces énormes quadrupèdes, et, portant leur enseigne déployée, ceux-ci paraissent dans la traversée du fleuve comme des montagnes flottantes, sur la cime desquelles ondule un drapeau.

Quand Bharata eut traversé le Gange avec son infanterie, avec ses troupes montées, il dit, sous l'approbation du pourohita, ces paroles à Gouha: «Par quelle région nous faut-il gagner la contrée où se tient l'ermite enfant de Raghou? Indique-moi le chemin, Gouha, toi qui as toujours vécu au milieu de ces forêts.»

Ces paroles entendues, Bharata eut cette réponse de Gouha, pour qui l'endroit habité par le pieux Raghouide était une chose bien connue: «À partir d'ici, noble fils de Kakoutstha, va droit à la grande forêt du confluent, toute remplie par les multitudes variées des oiseaux, encombrée de feuilles tendres et vertes, qui tombent rompues sous le pied des habitants de l'air; bois, semé de lacs, de tîrthas, d'étangs aux limpides ondes et qui brillent semblables à des fleurs de lotus. Fais halte là, prince auguste; ensuite, que ta route se fléchisse vers l'ermitage de Bharadwâdja, situé au levant de cette forêt, à la distance d'un kroça.

À Gouha, qui tenait ce langage: «Qu'il en soit ainsi!» répondit avec modestie Bharata, et, l'embrassant, il ajouta ces dernières paroles aux premières: «Va, mon gracieux ami; retourne chez toi avec tous tes parents: tu m'as fait un bon accueil, tu m'as noblement accompagné, et tes vertus ont gagné toute mon affection. Tu as dignement honoré dans ma personne ton amitié pour mon frère, le sage Râma; et tu m'as prouvé de toutes les manières ton dévouement, ta bienveillance et ton amour.»

D'aussi loin qu'il aperçut l'ermitage de Bharadwâdja, l'auguste prince fit commander la halte de toute son armée et s'avança, accompagné des ministres. Instruit des bienséances, il marchait à pied derrière le grand-prêtre du palais, sans armes, sans escorte et vêtu d'un double habit de lin. Après une marche qui ne fut pas très-longue, sa vue ne laissa rien échapper de cet ermitage, orné d'un autel pour le sacrifice au milieu d'une enceinte circulaire; solitude soigneusement nettoyée, resplendissante de la beauté des forêts, embellie par un bosquet de bananiers, toute pleine de gazelles et de reptiles innocents, close enfin d'une jolie porte basse, qui semblait en ce moment la porte ouverte du paradis même.

Arrivé sur le seuil de cet ermitage, à la suite du grand-prêtre, Bharata vit l'anachorète ceint d'une majesté suprême et dans le nimbe d'une splendeur flamboyante. À l'aspect du saint, le digne fils de Raghou suspend d'abord la marche des ministres; puis il entre seul avec le pourohita. À peine l'ermite aux grandes macérations eut-il aperçu Vaçishtha, qu'il se leva précipitamment de son siège et dit à ses disciples: «Vite! la corbeille de l'hospitalité!»