«Dans ce jour même, ou je mettrai fin à une chose des plus difficiles pour le bien de Râma; ou je serai gisant sur la terre, couvert de blessures et souillé de poussière. Mais non! je saurai bien repousser devant moi cette armée, qui marche avec tant de coursiers et d'éléphants, moi, soutenu par le désir d'exécuter une œuvre utile à mon cher et magnanime Râma, de qui les nombreuses vertus ont enchaîné mon cœur!»
Alors Gouha prit avec lui des présents, des poissons, de la viande, des liqueurs spiritueuses, et vint trouver Bharata. Quand l'auguste cocher, fils d'un noble cocher lui-même, vit s'approcher le roi des Nishâdas, il annonça d'un air modeste, en homme qui n'ignore pas les bienséances de la modestie, cette visite à Bharata: «Environné par un millier de ses parents, Gouha vient ici te voir: c'est un vieillard; il est ami de Râma, il connaît tous les secrets de la forêt Dandaka. Ainsi, reçois-le en ta présence, lui que t'amènent de bienveillantes dispositions: il te dira, ce que sans doute il sait, en quels lieux habitent Râma et Lakshmana.» À ces paroles de Soumantra, le prince intelligent dit alors au conducteur de son char: «Que Gouha soit donc introduit en ma présence!»
Joyeux de cette permission accordée, le roi des Nishâdas, environné de ses parents, Gouha se présenta devant Bharata, et, s'inclinant, lui tint ce langage: «Ce lieu est tout à fait, pour ainsi dire, sans aucune maison et dépourvu des choses nécessaires; mais voilà, non loin d'ici, la demeure de ton esclave; daigne habiter cette maison, qui est la tienne, puisqu'elle est celle de ton serviteur. Nous avons là des racines et des fruits, que mes Nishâdas ont recueillis, de la chair boucanée ou fraîche, et beaucoup d'autres aliments variés. C'est l'amitié qui m'inspire ce langage pour toi, vainqueur des ennemis. Aujourd'hui, laisse-nous t'honorer, en te comblant de plaisirs variés au gré de tes désirs; tu pourras demain, au point du jour, continuer ton voyage.»
À ces mots du roi des Nishâdas, Bharata, ce prince à la grande sagesse, répondit à Gouha ces paroles, accompagnées de sens et d'à-propos: «Ami, je n'ai, certes! pas un désir, que tu ne satisfasses en cela même que tu veux bien, toi, mon gourou vénéré, traiter avec honneur une telle armée de moi.» Quand le prince à la vive splendeur eut parlé dans ces termes à Gouha, le fortuné Bharata dit encore ces mots au roi des Nishâdas: «Par quel chemin, Gouha, irons-nous à l'ermitage de Bharadwâdja? En effet, cette région pleine de marécages n'offre devant nous qu'une route difficile à suivre et même bien impraticable.»
Quand il eut ouï ces paroles du sage fils des rois, Gouha, de qui les sens étaient accoutumés aux impressions de ces forêts, joignit les mains et lui répondit en ces termes: «Mes serviteurs, l'arc au poing, vont te suivre, attentifs à tes ordres; et, moi-même, je veux t'accompagner avec eux, prince aux forces puissantes. Mais ne viens-tu pas ennemi attaquer Râma aux bras infatigables? En effet, ton armée, comme je la vois, infiniment redoutable, excite en moi cette inquiétude.»
À Gouha, qui parlait ainsi, Bharata pur à l'égal du ciel tint ce langage d'une voix suave: «Puisse ce temps n'arriver jamais! Loin de moi une telle infamie! Ne veuille pas me soupçonner d'inimitié à l'égard du noble Raghouide; car ce héros, mon frère aîné, est égal devant mes yeux à mon père. Je marche, afin de ramener des forêts, qu'il habite, ce digne rejeton de Kakoutstha; une autre pensée ne doit pas entrer dans ton esprit: cette parole que je dis est la vérité.»
Le visage rayonnant de plaisir à ce langage de Bharata, le roi des Nishâdas répondit ces mots à l'auteur de sa joie: «Heureux es-tu! Je ne vois pas, sur toute la face de la terre, un homme semblable à toi qui veux abandonner un empire tombé dans tes mains sans nul effort. Ta gloire, assurément, ô toi, qui veux ramener dans Ayodhyâ ce Râma précipité dans l'infortune; oui! ta gloire éternelle accompagnera la durée des mondes!»
Tandis que les deux rois s'entretenaient ainsi, le soleil ne brilla plus qu'avec des rayons près de s'éteindre, et la nuit s'approcha.
Quand il eut habité sur la rive de la Gangâ cette nuit seule, Bharata, le magnanime, étant sorti de sa couche à l'aube naissante: «Lève-toi! dit-il à Çatroughna; lève-toi! la nuit est passée: pourquoi dors-tu? Vois, Çatroughna, le soleil, qui se lève, qui chasse les ténèbres et qui réveille la fleur des lotus! Amène-moi promptement Gouha, qui règne sur la ville de Çringavéra: c'est lui, héros, qui fera passer le fleuve du Gange à cette armée.»
À ces mots, Çatroughna, obéissant à l'ordre que lui donnait Bharata, dit à l'un de ses gens: «Fais amener ici Gouha!» Le magnanime parlait encore, que Gouha vint, joignit ses mains en coupe et s'exprima dans les termes suivants: «As-tu bien passé la nuit sur la rive du Gange, noble enfant de Kakoutstha? Es-tu, ainsi que ton armée, dans un état parfait de santé? Mais cette demande est moins l'expression de mon espérance que celle de mon désir: en effet, d'où pourrait venir le repos à ta couche, quand, tourmenté par ta pieuse tendresse, l'exil de ton frère et la mort du roi ton père assiègent continuellement ta pensée; car les peines de l'esprit et du corps ne chassent point l'amour.»