«Allons! Que les guerriers s'arrêtent! Que l'on me fouille cette forêt! Et que mon ordre soit accompli de manière à me donner bientôt la vue de nos deux illustres bannis!»
À ces mots, des guerriers tenant leurs javelots à la main pénètrent dans la forêt, où, peu de temps après, ils aperçoivent de la fumée. À peine ont-ils vu le sommet de cette colonne fumeuse qu'ils reviennent et disent à leur jeune souverain: «Ce feu n'a pas été allumé d'une autre main que celle des hommes: certainement, les deux enfants de Raghou sont là. Mais, si l'on n'y trouve pas les deux nobles fils de roi à la force puissante, du moins on y verra d'autres pénitents, qui pourront, habitués de ces bois, te fournir quelque renseignement.»
Ces paroles entendues, Bharata, qui tient la vertu en grand honneur, ce héros, qui écrase une armée d'ennemis: «Restez ici, attentifs à mon ordre; vous ne devez pas quitter ce lieu, dit-il à tous les guerriers: je vais aller seul avec Soumantra et Dhrishthi.»
Alors cette grande armée fit halte là, regardant cette fumée qui s'élevait devant elle par-dessus les bois; et l'espérance de se réunir dans un instant au bien-aimé Râma augmentait encore la joie de tous les cœurs.
Après qu'il eut demeuré là un long espace de temps, comme le plus noble ami de cette montagne, tantôt amusant de propos aimables sa chère Vidéhaine, tantôt absorbé dans la contemplation de sa pensée, le Daçarathide, semblable à un immortel, fit voir à son épouse les merveilles du mont Tchitrakoûta, comme le Dieu qui brise les cités en eût montré le tableau à sa compagne, la divine Çatchî.» Depuis que j'ai vu cette délicieuse montagne, Sîtâ, ni la perte de cette couronne tombée de ma tête, ni cet exil même loin de mes amis ne tourmente plus mon âme. Vois quelle variété d'oiseaux peuple cette montagne, parée de hautes crêtes, pleines de métaux et plus élevées que le ciel même, pour ainsi dire. Les unes ressemblent à des des lingots d'argent, celles-ci paraissent telles que du sang, celles-là imitent les couleurs de la garance ou de l'opale, les autres ont la nuance de l'émeraude. Telle semble un tapis de jeune gazon, et telle un diamant, qui s'imbibe de lumière. Partout enfin cette montagne, embellie déjà par la variété de ses arbres, emprunte encore l'éclat des joyaux à ses hautes crêtes, parées de métaux, hantées par des troupes de singes et peuplées d'hyènes, de tigres ou de léopards.
«Regarde, pendus aux branches, ces glaives et ces vêtements précieux! Regarde ces lieux ravissants, que les épouses des Vidyâdharas ont choisis pour la scène de leurs jeux! Partout on voit ici les cascades, les sources et les ruisseaux couler sur la montagne: on dirait un éléphant dont la sueur de rut arrose les tempes.
«S'il me faut habiter ici plus d'un automne avec toi, femme charmante, et Lakshmana, le chagrin n'y pourra tuer mon âme; car, en cet admirable plateau si enchanteur, si couvert de l'infinie variété des oiseaux, si riche de toute la diversité des fruits et des fleurs, mes désirs, noble dame, sont pleinement satisfaits.
«Je dois à mon habitation dans ces forêts de savourer deux beaux fruits: d'abord, le payement de la dette que le devoir exigeait de mon père; ensuite, une satisfaction donnée aux vœux de Bharata.»
Ensuite, le roi du Koçala conduisit la fille du roi des Vidéhains en avant de la montagne et lui fit admirer la Mandâkinî, rivière délicieuse aux limpides ondes. L'anachorète aux yeux de lotus, Râma, dit alors à cette princesse d'une taille charmante, au visage beau comme la lune: «Regarde la Mandâkinî, cette rivière suave, peuplée de grues et de cygnes, voilée de lotus rouges et de nymphéas bleus, ombragée sous des arbres de mille espèces, soit à fleurs, soit à fruits, enfants de ses rivages, parsemée d'admirables îles et resplendissante de toutes parts comme l'étang de Kouvéra, pépinière de nélumbos célestes. Je sens la joie naître dans mon cœur à la vue de ces beaux tîrthas, dont les eaux sont troublées sous nos yeux par ces troupeaux de gazelles qui viennent se désaltérer les uns à la suite des autres. C'est aussi l'heure où ces rishis, qui sont arrivés à la perfection, qui ont pour habit la peau d'antilope et le valkala, qui sont vêtus d'écorce et coiffés en djatâ, viennent se plonger dans la sainte rivière Mandâkinî.