Dans cette conjoncture, le puissant Lakshmana prit avec colère sept flèches, et, d'une main vigoureuse, il envoya ces dards à la grande fougue trancher le drapeau du resplendissant monarque, dans le champ duquel une tête d'homme se détachait pour insigne. Puis, avec un seul trait, ce héros fortuné fit tomber à bas du char de ce roi magnanime la tête de son cocher, parée de pendeloques flamboyantes; et, dans le moment que le souverain des Rakshasas courbait son arc, semblable à une trompe d'éléphant, Lakshmana le rompit dans ses mains avec cinq et cinq flèches.

De son côté, Vibhîshana d'assommer sous les coups de sa massue, au timon du char même de son frère, les bons coursiers pareils à des montagnes et couleur des sombres nuages. Ses chevaux tués, le rapide monarque saute légèrement à bas de son grand char et s'enflamme d'une colère violente contre le héros son frère. Aussitôt l'auguste souverain saisit et lance à Vibhîshana une longue pique de fer, qui flamboyait comme la flamme du feu. Mais Râma de la briser avec trois flèches avant qu'elle ait touché le but: cette lance, autour de laquelle s'enroulait une guirlande d'or, tombe cassée en trois morceaux.

À la vue de cette arme que le magnanime Raghouide avait rompue dans ce grand combat, un immense cri de victoire s'éleva au milieu des singes.

Râvana s'arme d'une autre lance de fer, luisante, inaffrontable, rayonnante d'une lumière innée et plus redoutable que la mort elle-même. Balancée dans la main du vigoureux et magnanime Démon, cette pique, d'une impétuosité nonpareille, flamboya au milieu du ciel comme un éclair.

Mais soudain l'héroïque Lakshmana de s'élancer au même instant près de Vibhîshana exposé au danger de sa vie. Ce vaillant guerrier bande son arc et inonde avec une pluie de ses flèches Râvana, sa pique à la main et prêt de la darder en guise de javelot. Submergé dans cette averse de traits décochés par ce magnanime, le tyran ne pensa plus à diriger sa lance contre Vibhîshana et sa colère fut contrainte à se détourner de lui.

Voyant que son frère était sauvé par Lakshmana, il tourna sa face vers le Soumitride et lui tint ce langage: «Puisque c'est toi qui sauves de la mort ce Vibhîshana si renommé pour sa force, eh bien! ma lance épargne le Rakshasa, mais elle va tomber sur toi!» Il dit; et, brandissant à ces mots sa lance au grand bruit, aux huit clochettes, au coup toujours sûr, meurtrière des ennemis et flamboyante d'une splendeur innée, Râvana, bouillant de colère, vise Lakshmana, lui darde sa pique, ouvrage enchanté de Maga le magicien, et pousse un cri.

Enveloppée d'une lumière égale à celle de la foudre même de Çakra, cette pique, envoyée d'une effroyable vitesse, fondit sur le Soumitride au front de la bataille. Tandis que volait cette arme de fer, soudain Râma de lui adresser ces paroles à elle-même: «Que la fortune sauve Lakshmana! Sois vaine! N'arrive pas à ton but!»

Il dit; mais pendant cette pensée le trait, à la grande splendeur et flamboyant comme la langue du roi des serpents, s'abattit avec une grande fougue sur la grande poitrine de Lakshmana. Celui-ci tomba sur la terre, le cœur fendu sous le coup de cette lance que le bras impétueux du tyran avait enfoncée bien profondément. À peine Râma, qui se trouvait à ses côtés, l'eut-il vu dans ce déplorable état, que son cœur en fut tout rempli de tristesse par le vif amour qu'il portait à son frère; il demeura un instant absorbé en lui-même, les yeux troublés de larmes; mais bientôt, flamboyant comme le feu à la fin d'un youga: «Ce n'est pas le moment de se laisser abattre!» L'héroïque Daçarathide, impatient d'arracher la vie au Démon, recommença contre lui un combat des plus tumultueux avec des flèches bien aiguisées.


Après que le noctivague eut livré cette terrible bataille au Raghouide, il s'écarta un peu du combat, fatigué de cette lutte, et se reposa. Alors, mettant à profit ce moment de répit que lui donnait la retraite de son ennemi, Râma, ayant relevé dans son sein la tête de son frère, se mit, plein de tristesse, à pleurer d'une manière touchante son Lakshmana aux signes heureux: «Hélas! mon frère! toi que j'aimais d'un amour infini! Hélas! mon frère! toi qui étais ma vie! Renonçant à tous les plaisirs, tu m'avais suivi dans la forêt. Là, inspiré sans cesse par la tendresse fraternelle, tu fus toujours mon consolateur quand le malheur fondit sur moi, quand le rapt de Sîtâ m'eut rempli de chagrin: «Je vaincrai, disais-tu, le monarque des Rakshasas et je ramènerai ta Mithilienne!» Où t'en es-tu allé, Soumitride aux longs bras, si dévoué à ton frère?»