«Le voici donc étendu mort sur la terre, le corps écrasé dans les griffes du lion d'Ikshwâkou, ce grand, cet amoureux éléphant de Râvana; lui, de qui la splendeur était comme une défense; lui, pour qui sa race était comme une forêt de bambous, théâtre de sa colère; lui, de qui la passion furieuse était comme la trompe, inondée par la mada[21], ruisselant de ses tempes!»
«Succus qui elephantis, tempore quo coïtum appetunt, è temporibus effluit.» (Bopp, au mot cité.)
À la nouvelle que le Raghouide à la grande âme avait tué Râvana, les Rakshasîs, aliénées par la douleur, sortirent du gynœcée. Agitées de nombreuses convulsions, souillées des poussières de la terre, se battant la poitrine et la tête avec des bras luisants d'or, les cheveux déliés, accablées de chagrin, comme un troupeau de génisses, qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les Rakshasas par la porte septentrionale.
Entrées dans cet épouvantable champ de bataille, elles cherchent leur époux sans vie: «Hélas! mon noble mari!» s'écrient-elles de tous les côtés. «Hélas! mon protecteur.» Elles parcourent cette terre au sein jonché de cadavres, pleine de vautours et de chacals, résonnante aux cris des hérons et des corbeaux, et qui n'était plus qu'un bourbier de sang.
Absorbées dans le chagrin et les yeux baignés de larmes, se lamentant comme de plaintives éléphantes, elles ne brillaient point alors ces femmes qui pleuraient un époux tué dans ce terrible monarque. Elles virent là ce vaillant Râvana au grand corps, à la grande splendeur, tombé sur la terre et semblable à une montagne écroulée de noir collyre. À la vue de leur époux mort, couché dans la poussière du champ de bataille, elles se laissent tomber sur ses membres, comme des lianes coupées avec les arbres d'une forêt.
Celle-ci l'embrasse avec respect et pleure dans cette posture, celle-là prend ses pieds, une autre lui passe ses bras autour du cou. Telle jette ses bras en l'air, puis se roule sur la terre; l'une s'évanouit, en voyant la face de Râvana glacée par la mort; l'autre soulève dans son giron la tête du monarque et pleure accablée de chagrin, lavant ce pâle visage de ses larmes, comme l'aurore inonde un lotus de gelée blanche.
Ainsi désolées à l'aspect de leur époux immolé dans la bataille, elles manifestaient leur désespoir sous différentes formes et se lamentaient à l'envi l'une de l'autre.
Tandis que les épouses et concubines royales se désolaient dans le champ de carnage, la plus auguste des épouses et la bien-aimée du roi contemplait son époux avec tristesse. Et quand elle eut promené ses regards sur le monarque aux dix têtes, son mari, tombé sous les coups de Râma aux prodigieux exploits, Mandaudarî se mit alors à gémir d'une manière touchante: «N'est-il pas vrai, héros aux bras puissants, frère puîné de Kouvéra, n'est-il pas vrai qu'Indra n'eût pas été capable de tenir pied en face de ta colère sur un champ de bataille? Terrifiés à ta vue, les Rishis, les Gandharvas renommés, les Tchâranas, les Yakshas et les Dieux s'enfuyaient à tous les points de l'espace. Tu dors, abattu dans le combat sous la main de Râma, qui n'est qu'un homme! N'en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas?
«Je refuse ma foi à cette action de Râma, toute faite qu'elle soit à la face des armées: non! ce n'a pas été sa main d'homme qui t'a broyé, toi, gonflé de force partout. Je croirais plutôt que c'est Vishnou, qui vint en personne pour ta mort sous les formes de Râma et qui entra dans son corps à notre insu, grâce aux artifices de la magie.