«Alors que Khara, ton frère, dans le Djanasthâna, fut tué avec les Rakshasas nombreux qui l'environnaient, son meurtrier déjà n'était pas un homme. Alors que, dans la forêt, Bâli, cent fois supérieur à toi pour la force, fut tué par ce Râma dans la guerre, son meurtrier déjà n'était pas un homme. Alors qu'une épouvantable chaussée fut jetée par les singes dans la grande mer, je soupçonnais déjà dans mon cœur que Râma n'était pas un homme.
«Que la paix soit faite avec le Raghouide!» te disais-je; mais tu n'accueillis pas mes paroles, et de là vient son triomphe en ce jour. Tu t'es follement épris de Sîtâ, monarque des Rakshasas, pour la perte de ton empire, de ta personne et de moi-même. Il y a des femmes qui lui sont égales, il y a des femmes qui lui sont même supérieures en beauté; mais, devenu l'esclave de l'amour, tu n'as point compris cela.
«La Mithilienne va donc maintenant se promener joyeuse avec Râma, tandis que moi, infortunée, je suis tombée dans une mer épouvantable de chagrins! moi, qui m'enivrai de plaisir, accompagnée par toi sur le Kêlâsa, dans le Nandana, sur le Mérou, dans les bocages du Tchaîtraratha et dans les jardins suaves des Dieux!
«La voilà donc, hélas! venue, cette nuit suprême de moi, cette nuit qui fait mon veuvage et que je n'ai jamais prévue telle, insensée que j'étais! Mon père est le souverain des Dânavas, mon époux était le monarque des Rakshasas, et j'avais pour fils Çatrounirdjétri; aussi étais-je fière! Mais aujourd'hui je n'ai plus de famille, j'ai perdu en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse mes éternelles années!
«Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là? Pourquoi ne me dis-tu pas une parole, à moi, ton épouse chérie? Honore en moi, noctivague aux longs bras, la mère de ton fils!
«La voici donc rompue en morceaux cette lance avec laquelle tu immolais tes ennemis dans les combats, cette lance brillante comme le soleil et semblable à la foudre même du Dieu qui manie le tonnerre! Tranchée à coups de flèches, les tronçons de ta massue jonchent la terre de tous côtés, cette massue à la vigueur infinie, armé de laquelle, héros, tu brillais naguère! Honte soit à mon cœur qui, écrasé par le chagrin, n'éclate pas en mille parties quand je te vois là descendu au tombeau!»
Elle dit; et gémissant ainsi, les yeux troublés de larmes et le cœur assailli par l'amour, la reine tomba dans un triste évanouissement.
Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant et désespérées elles-mêmes, environnent et s'empressent de relever Mandaudarî, plongée dans un tel désespoir: «Reine, lui disent-elles, il n'a pas compris la marche inconstante des choses humaines; le malheur vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit même cette splendeur instable des rois!» À ces paroles, elle se mit à pleurer avec de bruyants sanglots, et, la tête baissée, elle mouilla ses deux seins avec les gouttes épaisses de ses larmes.
Le Daçarathide invita les parents à faire la cérémonie qui devait ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga; car il vit dans leur pensée qu'ils avaient le désir de célébrer ses obsèques. Aussitôt, à la voix de Sougrîva, les singes à la force épouvantable de rassembler çà et là des bois d'aloès et de sandal.
Les généraux des singes reviennent chargés de cruches remplies d'une eau puisée dans les quatre vastes mers; ils rapportent à grande hâte des fleurs cueillies sur les sept monts et sur les autres montagnes de la terre. Ils apportent des faisceaux de kouças, l'herbe pure, du beurre clarifié, du lait nouveau et du lait coagulé, la cuiller du sacrifice, des feux consacrés par les prières, et des amas de bois. Vibhîshana lui-même fit venir de sa maison l'agnihotra, que les brahmes ne laissent jamais seul. Il fit cette partie des funérailles suivant l'ordre des cérémonies, consigné dans le rituel, de manière qu'elle fût jointe aux récompenses de l'obligation, en même temps qu'associée à ce qui était non défectueux, impérissable, très-saint et hautement vénéré.