Quand il eut ouï ce discours, qu'Hanoûmat avait su dire avec une pleine convenance, Râma lui répondit en ces mots accompagnés de bienveillance: «Cette affaire si grande, à jamais célèbre dans le monde, impossible même de pensée à nul autre sur la face de la terre, Hanoûmat a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un être qui puisse franchir la vaste mer, excepté Garouda ou le vent, excepté Hanoûmat!
«Mais voici une chose qui désole encore mon âme contristée: je ne puis récompenser le plaisir que m'a fait ce récit, par un don qui fasse un plaisir égal!»
Quand l'Ikshwâkide eut ainsi roulé plusieurs idées en son âme ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur Hanoûmat et lui tint affectueusement ce langage: «Cet embrassement est toute ma richesse, fils du Vent: reçois donc ce présent assorti au temps et à ma condition.»
À ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés de larmes, il se plongea derechef au milieu de ses pensées.
Ensuite le héros tint ce discours au singe Hanoûmat: «De toutes les manières, je suis capable de vous passer à la rive ultérieure de cette mer, soit au moyen d'un pont rapidement construit, soit par le desséchement de ses ondes mêmes. Dis-nous suivant la vérité, Hanoûmat, tout ce qu'il y a dans cette ville de Lankâ, sa force, sa grandeur, quels travaux défendent l'approche de ses portes, quels sont, et ses ouvrages fortifiés, et les richesses des Rakshasas; car tu le sais, puisque tu as pu voir là exactement et dans sa vraie nature ce qu'il en est à son égard.»
À ces mots de Râma, Hanoûmat, le fils du Vent et le plus habile entre ceux qui savent manier la parole, lui répondit à l'instant même et dans les termes suivants: «Écoute! et, suivant l'ordre que tu viens de me tracer, je vais décrire toutes ses fortifications, comment la ville est défendue et par quelles forces Lankâ est gardée.
«La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie d'éléphants, tous enivrés pour les combats; elle est fermée de portes liées solidement; elle est environnée de fossés profonds. Elle a quatre portes vastes et très-hautes, sur lesquelles on voit se dresser des machines de guerre, engins formidables d'une grande force et de grande dimension. Ces portes sont barrées avec des poutres épouvantables de fer massif, travaillées avec art; et devant elles sont rangés des çataghnîs par centaines, que les troupes héroïques des Rakshasas ont forgés de leurs mains. Elle est immense, pleine de chars et de vigoureux Démons, premier obstacle que rencontre une armée d'ennemis arrivant sous les murs. Là est un rempart de fer, très-élevé, inexpugnable, embelli d'or même, de corail, de lapis-lazuli, de pierreries et de perles. Partout des fossés profonds, aux froides ondes, peuplés de poissons, mais infestés de crocodiles, inspirent l'effroi et portent au cœur une mortelle épouvante. Dans les portes sont quatre couloirs étroits du fer le plus dur, que défendent des machines de guerre et des archers nombreux, intrépides, à la grande taille. Supposé qu'une armée d'ennemis les franchisse, elle trouve devant elle trois nouveaux défilés, tous remplis d'engins meurtriers, disposés de tous les côtés autour des fossés. Derrière eux vient seul, mais plus impraticable, un dernier passage difficile, fort, bien solide, inébranlable, couvert de védikas en or et de nombreuses colonnes faites du même riche métal.
«J'ai rompu ces défilés, comblé ces fossés, incendié toute la cité et fendu les remparts du côté où nous traversons l'empire de Varouna. Songe que la ville de Lankâ est déjà comme détruite par les singes!»
Après ce discours d'Hanoûmat, Râma, l'immolateur de ses ennemis, tint ce langage à Sougrîva, le singe au long cou: «Sougrîva, je suis d'avis que nous partions à l'instant même; car c'est une heure convenable pour la victoire: l'astre qui donne le jour est arrivé au milieu de sa carrière. En effet, aujourd'hui l'astérisme Phalgounî est au septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation Hasta ou la main. Mets-toi donc en route, Sougrîva, entouré de ton armée entière. Les signes qui se révèlent à mes yeux sont tous propices: je ferai mordre la poussière au Démon, c'est évident, et je ramènerai la Mithilienne.