«Que Nîla, environné par cent mille singes rapides, s'en aille visiter la route en avant de cette armée. Général Nîla, obéis à ma voix et conduis promptement les bataillons par un chemin où l'on trouve en suffisance des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais ombrages!
«Que le singe nommé Rishabha, parce qu'il est le taureau des singes et qu'il règne sur une multitude de simiens, s'avance, commandant l'aile droite de l'armée quadrumane. Non facile à vaincre, comme un éléphant, qui est dans la fièvre du rut, que Gandhamâdana aux pieds rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile gauche de l'armée simienne. Moi, porté sur Hanoûmat, comme le roi des Immortels sur le céleste éléphant Aîrâvata, je marcherai au milieu de l'armée pour en diriger tout l'ensemble. Qu'après moi vienne immédiatement Lakshmana, monté sur Angada, comme Bhoutaiça[11] sur le proboscidien éthéré Sârvabhâauma. Que Djâmbavat, Soushéna et Végadarçi, que ces trois singes défendent nos derrières avec le magnanime roi des ours!»
Autrement dit Kouvéra; mais le nom de Bhoutaiça, le seigneur des êtres, est une dénomination plus ordinairement affectée au Dieu Çiva.
Ensuite Râma, au milieu des hommages que lui rendent et le monarque des quadrumanes et son frère Lakshmana, s'avance avec l'armée vers la plage méridionale.
Commandés par Sougrîva, les singes à la vigueur indomptable suivaient les pas de Râma dans les transports de l'enthousiasme et de la joie. Volant, nageant, poussant des cris, badinant, soulevant mille bruits, ils s'avançaient ainsi vers la plage méridionale. Ils mangeaient des racines et des fruits à l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci de grands arbres, ceux-là des éclats de montagne. Ivres d'orgueil, ils s'enlèvent brusquement l'un à l'autre sa place, ils s'invectivent; les uns tombent et se relèvent, ceux-là dans leur chute font choir les autres. «Certes! il faut que Râvana tombe sous nos coups avec tous ses noctivagues!» criaient les singes devant l'époux de Sîtâ.
Cette grande et terrible armée des singes, pareille aux vagues de l'Océan, serpentait dans sa route avec un bruit immense, telle qu'une mer, dont la tempête a déchaîné la fougue impétueuse.
Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant sur Angada, le resplendissant Lakshmana dit à Râma ces mots d'une parfaite justesse: «Bientôt, ayant tué Râvana et reconquis la Vidéhaine, qui te fut ravie, tu dois revenir, couronné de succès, dans Ayodhyâ, la ville aux abondantes richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et dans le ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent la réussite dans ton expédition. Le vent accompagne les armées d'un souffle bon, agréable, doux, fortuné; ces quadrupèdes et ces volatiles, qui ramagent ou crient, ont des couleurs et des sons parfaits.
«Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que la mort a déjà saisis dans cette heure même: j'en ai pour signes l'oppression des constellations et des planètes, qui leur sont affectées.»
Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frère. L'innombrable armée s'avançait, couvrant toute la surface de la terre: le sol en avait disparu sous la foule de ces héros ours et singes, de qui les armes étaient les ongles et les dents. La poussière, soulevée par les singes avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs mains, offusquait la clarté du soleil et dérobait aux yeux le monde terrestre.
Toute la grande armée des simiens ravie, joyeuse, commandée par Sougrîva, cheminait sans relâche jour et nuit. Brûlante de combattre, elle s'avançait d'un pied hâté, par bonds rapides, et, tout impatiente de courir à la délivrance de Sîtâ, elle ne fit halte nulle part un seul instant.