Le vapeur devait d'abord stopper à Ouzoun-Ada, à ce moment encore point de départ du chemin de fer Transcaspien. Après une rude traversée qui prit tout un jour, nous remontâmes lentement l'étroit chenal, dans lequel un bateau à l'ancre nous avertit d'être prudents, et, bien que notre tirant d'eau ne fût que de neuf mètres, nous fûmes continuellement requis de nous éloigner du bord, de peur d'échouer. La mer, peu profonde, était couverte d'une pellicule de glace. À tous égards, Ouzoun-Ada me parut être une très mauvaise base pour un chemin de fer. Aussi ai-je été heureux d'apprendre, un an plus tard, que Krasowodsk, beaucoup plus rapproché de la haute mer, et possédant un port en eau profonde, avait été finalement choisi pour remplacer Ouzoun-Ada.
Nous ressortîmes péniblement du chenal et nous mîmes le cap au sud, pour atteindre, après quinze heures, la ville russe frontière de Chikichliar. Le mouillage est presque hors de vue de la ville; je ne pus donc la visiter. Mais elle n'offre pas grand'chose à voir, et elle a une mauvaise réputation au point de vue du sol et du climat. Elle est reliée par Astrabad au réseau télégraphique de la Perse, mais le chemin de fer Transcaspien lui a enlève son ancienne importance comme poste militaire.
Continuant notre route vers le sud, nous vîmes bientôt le climat changer rapidement. Après déjeuner, nous étions au large de la station navale russe d'Achour Ada, ayant devant nous le pays d'Iran, couvert d'un épais brouillard.
Les îles d'Achour Ada sont, en réalité, des parties d'un banc de sable formé par le vent du nord, qui domine dans ces parages; derrière elles s'étend une vaste lagune appelée ici même Murdal, ou «eau morte», où se déversent des cours d'eau chargés d'alluvions. On trouve plusieurs de ces lagunes le long de la côte; celle d'Enzeli est la plus connue; mais la baie d'Astrabad, pour nous servir de l'appellation qui figure communément sur les cartes, est la plus profonde; les bateaux à vapeur peuvent naviguer tout près des côtes, et ne sont pas contraints d'opérer leur déchargement en dehors de la barre, comme à Enzeli.
Achour Ada, qui doit être une station terriblement malsaine, fut occupée en 1838 par la Russie, déterminée alors à écraser la piraterie turkomane. Le Gouvernement du tsar a été invité à se retirer de ce qui, à parler en termes stricts, est encore territoire persan; mais s'il le faisait, la piraterie ne tarderait pas à relever la tête. Comme en vertu du traité de Gulistan, le pavillon persan ne peut flotter sur la Caspienne, toute la police est faite par la grande puissance du Nord.
Trois pontons étaient ancrés devant l'île, qui est si étroite que l'embrun des vagues la traverse par le mauvais temps. Après une lente navigation dans la tranquille lagune, nous finîmes par aborder à un ponton ancré à un mille environ au large de Bandar-Gaz. Nous rassemblâmes nos bagages, et nous nous vîmes bientôt transportés, à coups de rames, à un port qui était parvenu à son dernier état de vétusté, et, à la tombée de la nuit, nous étions nous-mêmes sur le sol de la Perse, formé d'une boue épaisse et gluante.
LE PLATEAU DE L'IRAN. CARTE POUR SUIVRE LE VOYAGE DE L'AUTEUR D'ASTRABAD À KIRMAN.
Je ne savais trop où aller; mais Yousuf Abbas, un Persan instruit, que j'avais engagé à Odessa et qui doit avoir voyagé plus qu'aucun homme de son âge, me dit que nous pourrions trouver à nous loger chez le fonctionnaire du télégraphe; celui-ci nous reçut, en effet, très aimablement; je pus bientôt savourer chez lui un pilaf persan.