Au jour, Bandar-Gaz me parut un endroit mélancolique. La boue y est si profonde qu'une paire d'échasses y serait très utile. Les cabanes en troncs d'arbres paraissaient sales et misérables.
Le Mazandéran, qui occupe avec le Ghilan la côte méridionale de la mer Caspienne, est une province d'un grand intérêt, ne serait-ce que par le contraste frappant qu'elle offre avec les autres parties de la Perse, ou même les autres districts bordant la mer intérieure. En quittant les lagunes, couvertes d'une végétation pourrie, on traverse une bande de jungle, de largeur variable, très dense et infestée de toutes sortes de vermine et de moustiques, qui y rendent la vie insupportable en été. On dit que les tigres y abondent, mais il arrive rarement qu'on en tue. Lorsqu'on atteint les montagnes, le pays change soudain d'aspect, et le voyageur peut se croire dans le Kachmir; il y trouve les mêmes arbres, les mêmes prairies, et, au-dessus, les pentes nues de la montagne. Ce pays est également l'habitat d'un cerf magnifique.
Les Mazanderanis sont des individus au teint jaunâtre, mais nullement rabougris, comme on pourrait l'attendre du pays qu'ils habitent. Ils se vêtent de laine et se nourrissent de riz, dont ils consomment d'énormes quantités. Ils sont heureux de vivre et jamais ne désirent quitter leur province. En fait, ils ne prospèrent pas dans les autres parties de la Perse.
En deux jours, nous atteignîmes Astrabad par une route lamentable. Le soleil se couchait; nous entrâmes en ville par un passage également dépourvu de porte et de garde, et le premier être que nous aperçûmes fut un chacal. Nous finîmes par trouver un homme dans les rues abandonnées, et il nous guida fort aimablement jusqu'à la maison de Mirza Taki, l'agent britannique, où nous eûmes la grande satisfaction de pouvoir endosser des vêtements secs. La combinaison de l'humidité et du froid est très désagréable, pour ne pas dire dangereuse, plus encore en Orient qu'ailleurs, et je me sentais heureux d'avoir passé sans malaise la zone de la fièvre et d'avoir atteint une des plus fameuses cités de la Perse.
LES FEMMES PERSANES S'ENVELOPPENT LA TÊTE ET LE CORPS D'AMPLES ÉTOFFES.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Astrabad, surnommée, dans le style hyperbolique de l'Orient, Dar-ul-Muminin, ou «Demeure des Fidèles», n'est pas, autant que nous pouvons le savoir, une ancienne ville, bien que, d'après la légende, elle ait été fondée par Nochirevan, avec l'argent donné par Azad Mahan, gouverneur des Keronan. Son intérêt pour les Anglais vient surtout de la tentative malheureuse qu'on fit, au XVIIIe siècle, pour y ouvrir un trafic anglo-persan.
Au commencement du IXe siècle, on s'était beaucoup exagéré l'importance d'Astrabad. Napoléon et le tsar Paul avaient formé un projet d'invasion de l'empire des Indes par cette route. Il fut repris par la Russie durant la guerre de Crimée, mais à l'une et l'autre période, l'exécution en aurait presque infailliblement abouti à un désastre. Aujourd'hui le chemin de fer Transcaspien a enlevé à la ville toute l'importance qu'elle a pu avoir, quoique dans le cas d'une attaque de la Perse par le nord, la capture de Chahroud faite par la voie d'Astrabad séparerait Mechhed de la capitale.
Astrabad remplit peut-être une moitié de sa superficie primitive, et l'on me dit que sa population ne dépasse pas dix mille habitants. La plupart des rues ont été pavées, probablement par Chah Abbas, et les maisons sont construites en briques ou en pierre, avec des toits de toiles rouges ou de chaume, dont l'aspect est gai, même en hiver; au printemps, comme les crêtes des murs sont plantées de fleurs, l'effet doit être très joli. La ville fabrique du savon en grande quantité. La potasse est extraite d'une plante curieuse qui croît sur les bords de la rivière. Enfin on fabrique aussi de la poudre. Ce sont là toutes les industries locales.