À Kirman même, on compte environ un millier de métiers. Chaque tapis est exécuté par un maître tisseur et deux ou trois petits garçons, travaillant d'après une formule qui est récitée et qui contient beaucoup de mots archaïques; on dit que ces formules ont été transmises oralement de père en fils pendant de longs siècles. On n'emploie ni femmes, ni filles à ce travail. Les couleurs d'aniline, qui ont presque ruiné l'industrie des tapis des nomades, sont soigneusement évitées.

Le châle est tissé de poil de chèvre ou de laine. Comme pour les tapis, les modèles sont appris par cœur; le travail est beaucoup plus fin et ne peut être exécuté que par des enfants.

D'autres industries, de moindre importance, sont la fabrication de feutres, d'abas (la robe de dessus, d'origine arabe, que portent les Persans), les objets en bronze, etc.

Mon séjour à Kirman a toujours été fort agréable; dans aucune partie du monde, nous n'aurions pu être traités avec plus de considération, et à mon avis les injures lancées contre les Persans par des Européens qui n'avaient jamais appris leur langue sont tout à fait imméritées. Les Persans sont, en général, extrêmement courtois et spirituels, et leur esprit de repartie est proverbial. Français par leur politesse et leur amour des compliments, ils sont tout à fait Anglais en ce qu'ils considèrent comme le meilleur emploi de leur argent d'acheter de la nourriture et des vêtements.

L'éducation de la jeunesse a été, jusqu'ici, honteusement négligée; mais on peut remarquer aujourd'hui un mécontentement de bon augure, grâce auquel on pourra plus tard apprendre aux enfants autre chose que quelques chapitres du Coran, qui, étant écrits en arabe, leur sont incompréhensibles. Aujourd'hui la position d'un maître d'école est aussi mauvaise que dans l'Angleterre du XVIIe siècle, et sa paie égale celle d'un domestique. Il n'est donc pas étonnant d'en voir qui enseignent encore que Londres est le nom d'un pays dont l'une des villes est l'océan Atlantique.

En juin, les nuits commencèrent à devenir chaudes, et ma sœur souffrit beaucoup des attaques des moustiques. Nous nous décidâmes donc à un changement de résidence. On nous avait recommandé beaucoup de régions fraîches. Comme je désirais particulièrement retrouver la route de Marco Polo, nous résolûmes de nous rendre d'abord à Kouh-i-Hazar, ou «montagne de la Tulipe», puis de visiter Sardou, où j'étais sûr que le grand Vénitien avait passé.

En quatre étapes, nous étions au village de Hazar, et nous campions au cœur des montagnes, à 3 300 mètres d'élévation. Je fis là des chasses superbes; la montagne avait été réservée pour le gouverneur général, et l'on n'y avait pas chassé depuis plusieurs années.

Un jour, nous fîmes, avec ma sœur, l'ascension du grand pic de Kouh-i-Chah-Koutb-ou-Din-Haides, ou la «Montagne du Saint», «l'Étoile Polaire de la Foi». C'est le second en altitude des sommets de la Perse du Sud-Est; il atteint 4 180 mètres. Au sommet se trouve une châsse, avec une collection de monnaies, dont l'une, avec l'effigie de la reine Victoria, datant de 1837.

Le ciel était tout à fait clair, le panorama magnifique. Au nord, nous voyions la chaîne carrée au pied de laquelle est Kirman; à l'est, le gigantesque Kouh-i-Hazar, qui dépasse 4 000 mètres. C'est une montagne superbe; elle est visible de plus de 100 milles sur la route du Baloutchistan, et elle a dû réjouir les yeux de plus d'un Kermani. Au sud, se trouvent Sardou, et la succession de grandes chaînes, qui, sous différents noms, soutiennent le plateau de l'Iran. Presque dans chaque direction de l'horizon, nous avions devant nous un pays réellement inexploré; les routes principales apparaissent seules sur les cartes, et de chaque côté, à quelques milles de distance, il y a des régions entièrement inconnues.

De là, nous nous rendîmes sur le plateau de Sardou. À Rahbour, nous visitâmes le gouverneur, et nous vîmes chez lui un vieillard, de la tribu des Mehni, qui s'attribuait l'âge de cent vingt-cinq ans. Son visage était de la couleur de la cire, ses cheveux semblaient des fils d'argent.