En quittant Rahbour, nous gardâmes approximativement la direction de l'Est, traversant différentes branches du Halil-Roud, dont l'une était plus profonde que nous ne l'aurions souhaité. La nuit, nous fîmes halte près d'un jardin, autour duquel campaient une cinquantaine de familles. C'était le mois de Moharram, et, pendant des heures, nous dûmes entendre la funèbre mélopée de la Passion. Elle finit cependant, et, à notre grande satisfaction, la chose tourna à la comédie, rappelant les pièces de Ladakh, où la même transformation se produit. C'est la seule fois que j'aie pu voir en Perse autre chose que la plus sincère dévotion; mais les nomades sont généralement considérés comme moins stricts que les sédentaires dans leurs observances religieuses.
L'étape suivante nous fit traverser le district fertile de Herza, dont les arbres nombreux contrastent agréablement avec l'ordinaire nudité des campagnes. Franchissant un col de 2 700 mètres, nous arrivâmes graduellement, par des champs ondulés de froment, à Dar-i-Mazar, capitale du Sardou. On y voit un sanctuaire bien entretenu en l'honneur de Sultan-Seiid-Ahmad-Saghis, descendant de l'imam Mousa. Le pays environnant est la propriété du sanctuaire, et des paysans appelés cheiks sont à peu près les seuls habitants permanents du district, les nomades, au nombre de quatre cent six familles, ne passant dans ces régions que les quelques mois d'été. Autour du sanctuaire, on voit une douzaine de boutiques, et une station de bains y a été récemment établie. Quelques Kermani y étaient venus jouir d'un climat admirablement frais.
Nous campâmes plus loin près du col de Sarbizan, où se trouvent les ruines d'un caravansérail, bâti par le septième sultan seldjoucide, Malik-Mohammed. La chasse était fort belle, et nous serions volontiers restés un mois en cet endroit. Mais le Sahib-Divan venait d'être renvoyé, le Farman-Fara était de nouveau investi de ses fonctions, et il nous fallut rentrer à Kirman avant l'arrivée de Son Altesse.
Un peu avant Noël 1895, deux Allemands, qui avaient parié de faire le tour du monde en gagnant leur vie, arrivèrent à Kirman. Ç'aurait été un grand discrédit pour notre colonie que des Européens demandant l'aumône; je me crus donc obligé de venir en aide, de toutes façons, à ces voyageurs. Mais je ne puis dire que j'aie été fâché d'apprendre qu'ils avaient finalement échoué dans leur entreprise: de pareils excentriques, au moins en Orient, ne font que du mal. Les renseignements qu'ils rapportent ne peuvent être que sans valeur, sinon dangereux. En outre, il n'y a pas un Oriental qui ne sente s'amoindrir l'idée qu'il se faisait des Européens, lorsqu'il en voit qui voyagent sans domestiques, et couchent dans le premier trou venu.
(À suivre.) Adapté de l'anglais par H. Jacottet.
LE FORT DIT KALA-I-DUKHTAR OU FORT DE LA VIERGE, AUX PORTES DE KIRMAN (page [320]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Droits de traduction et de reproduction réservés.