CHAMELIERS BRAHMANES DU BALOUTCHISTAN.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Mais, à partir de 1844, le Baloutchistan commença à perdre son indépendance. Aboul-Hassan, puis Ali Khan furent faits prisonniers. Deux membres de la tribu des Kadjars furent désignés pour gouverner ce turbulent district; mais ils ne réussirent pas dans leur tâche, et ce fut le mérite d'Ibrahim Khan, fils d'un boulanger de Cam, d'achever la conquête de ce qui est connu aujourd'hui comme le Baloutchistan persan. On l'accuse d'avoir été cruel, et il avait, il est vrai, une certaine propension pour la traite des esclaves; mais il faut tenir compte de tout l'argent et de tous les présents qu'on exigeait de lui. Sir Oliver-Saint-John le décrit ainsi en 1872: «Le redoutable souverain du Bam, du Narmachir et du Baloutchistan est un petit homme à figure de Polichinelle(!), qui peut avoir n'importe quel âge, entre quarante-cinq et soixante ans. Il a une barbe pleine et bien teinte et de petits yeux perçants. Rien dans son visage ne paraît indiquer l'homme réellement supérieur qu'il doit être, non seulement pour s'être élevé à sa position actuelle par son simple mérite, sans argent et sans aide intéressée, mais pour avoir rétabli l'ordre et la tranquillité dans une des régions les plus turbulentes de l'Asie.» C'est là, fort bien tracé, le portrait d'un maître du Baloutchistan.

Ibrahim Khan reçut assez mal la commission de délimitation commandée par sir Frederic Goldsmid pour délimiter la frontière perso-baloutche, et, aussitôt la mission partie, il se saisit de Kouhak, qui n'avait pas été attribué à la Perse. Il mourut on 1884, après avoir été pendant trente ans gardien de cette marche du royaume; renvoyé à l'occasion, il était aussitôt réinstallé. Son fils mourut quelques mois après lui, et son beau-fils, Zein ul-Abidin Khan, devint gouverneur; mais il fut remplacé en 1887 par un Turc, Aboul Fath Khan, puis bientôt après remis à la tête du pays. Il était là quand j'y arrivai, en 1893. Je puis ajouter, par anticipation, que Zein ul-Abidin eut à réprimer deux soulèvements des Baloutches, l'un après l'assassinat du chah en 1896, l'autre l'année suivante.

C'est en partie à l'action du Gouvernement britannique, qui interdit la vente des fusils, que le Baloutchistan est plus soumis aujourd'hui qu'il n'a jamais été. Mais les perspectives ne sont pas brillantes. La paresse, la passivité de ce peuple est telle que, je crois pouvoir le prédire, dans cent ans sa vie ne différera pas plus qu'aujourd'hui de celle des patriarches.

J'en reviens à notre voyage: grâce à M. Lovell, les chameaux étaient prêts. Mais les Baloutches n'avaient pas de cordes; aussi fut-il très difficile de répartir les charges. Ils se plaignaient, en outre, de la lourdeur de ces charges, qu'un muletier persan aurait trouvées légères. Nous fîmes à ce sujet la constatation intéressante que chaque chameau avait un propriétaire, et que quelquefois il y avait jusqu'à quatre hommes pour se répartir les quatre jambes de l'animal. L'arrangement ordinaire est cependant que le propriétaire garde trois jambes, et donne, en guise de paiement, la quatrième au conducteur.

Nous nous décidâmes enfin à diviser les charges nous-mêmes, et nous partîmes tard dans l'après-midi, pour marcher jusqu'à Tiz, distant de 12 kilomètres. Nous passâmes d'abord par le village de Chahbar, habité par de nombreux commerçants hindous, avec ses repaires sordides, que quelques arbres empêchent d'être absolument hideux; puis nous nous élevâmes graduellement sur la chaîne rocheuse qui le sépare du fameux port médical de Tiz. Cette dernière localité occupe un emplacement bien meilleur que Chahbar, étant situé à l'issue de la route principale qui se dirige vers l'intérieur par Kasakand, et commandant absolument la route du littoral, qui à l'est descend la montagne en zigzag, et à l'ouest doit passer par une porte pratiquée dans un mur qui va des falaises à la mer.

Il était trop tard pour parcourir les ruines, qui ne consistent guère aujourd'hui qu'en un millier de tombes. Nous eûmes juste le temps de jeter un coup d'œil sur l'ancien fort persan, construit il y a vingt ans environ pour protéger Chahbar, conquis par les Persans sur un cheikh arabe; il fut bientôt après abandonné par sa garnison.

En 1188 de notre ère, Tiz était évidemment un grand port; les caravanes venant de l'ouest suivaient cette route, lorsque, à la suite de troubles locaux, celle d'Ormuz était bloquée. Leur itinéraire passait probablement de l'Irak à Kirman, et de là à Bampour, Kasakand et Tiz; l'autre route possible, par Geh, étant impraticable pour les caravanes. L'importance de Tiz lui venait en outre, de ce qu'elle était le contre du commerce du sucre au Makran, et peut-être le débouché des blés du Seistan; c'était sans doute la résidence des marchands, qui répugnaient à pousser jusqu'à Ormuz. Dans l'œuvre d'Afzal Kirmani, le port est appelé le «Trou de Tiz», et c'est probablement le Falmena d'Arrien.

Ayant établi notre camp dans une vallée étroite où il n'y avait un peu d'eau que dans quelques trous boueux, nous repartîmes le lendemain par une chaleur atroce, en nous dirigeant vers Parag, un sordide petit hameau d'ichthyophages. Là, nous tournâmes le dos à la mer et aussi à la ligne du télégraphe, qui, longeant de près le rivage, souffre beaucoup de l'humidité. Nos chevaux étant fatigués par leur récent voyage en chemin de fer et en bateau, nous nous reposâmes quelque temps à l'ombre des tamaris, et nous ne reprîmes notre chemin qu'à la fraîcheur du soir, traversant une plaine de lave, parsemée de quelques maigres champs de coton.