MUSICIENS AMBULANTS DU BALOUTCHISTAN.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Nous étions sortis enfin des collines arrondies d'argile, et les chaînes par lesquelles nous passions se terminaient en promontoires effilés, au-dessus du lit de la rivière. Immédiatement en amont de Nokinja, on trouve le confluent du Sirha. Plus haut encore, nous fûmes enchantés d'atteindre Geh, la localité principale du district. J'ai vu des centaines de villages baloutches, mais Geh—le Bih du voyageur arabe—reste gravé dans ma mémoire comme le plus joli. Un magnifique bosquet de dattiers s'élève à la source de deux fleuves, le Gung et le Kichi; un vieux fort pittoresque se dresse sur un rocher, et des collines désolées, tout alentour, rehaussent le vert d'émeraude des rizières.
L'altitude du village est de 450 mètres environ. Bien que nous fussions à la fin d'octobre, le thermomètre, à midi, marquait près de 38°.
Geh, Kasakand à l'est, et Bint à l'ouest, forment les trois villes du Makran persan que le voyageur atteint en venant de la côte. Chacune, dit-on, possède la même population, qui ne doit guère dépasser deux mille habitants, pour autant que nous pûmes en juger.
Nous reçûmes la visite de Chakar Khan, frère aîné de Sardar Hussein Khan, qui représente l'ancien ordre de choses dans la province, et se rappelle le Baloutchistan à l'époque où il était indépendant de la Perse; naturellement, il désapprouve les changements survenus. Quelques-uns des habitants parlaient hindoustani, et nous apprîmes qu'ils avaient un petit commerce avec la côte, un des principaux articles étant le poisson, qu'on vend quand il est déjà très avancé. En somme, l'état de la population est misérable, le gouverneur, qui n'est arrêté, comme en Perse, ni par l'opinion publique, ni par le télégraphe, la pressurant terriblement. Beaucoup d'habitants émigrent vers Karatchi, Mascate et Zanzibar.
UNE HALTE DANS LES MONTAGNES DU MAKRAN.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Nous partîmes après avoir congédié nos chameaux et engagé quelques guides de Lachar, les plus forts et les meilleurs pour les voyages en montagne. Nous avions à traverser le district inexploré qui nous séparait du Fanoch. Nous remontâmes le lit pierreux du Goung, puis nous pénétrâmes dans le bassin du Sirha, dont les deux rives sont peuplées de nombreux villages. Nous fîmes halte à Malouran, sur un tributaire du Rapch. Les habitants, qui n'avaient apparemment jamais entendu parler d'Européens, nous regardaient avec suspicion; lorsqu'ils furent à portée de notre voix, nous essayâmes du procédé qui nous réussissait d'ordinaire, et qui consistait à donner une roupie à un homme, pour lui montrer que nous entendions payer nos provisions. Cette fois-ci, il manqua son effet. Une discussion animée s'engagea; je cherchai, pour ma part, à expliquer que nous paierions et que nous étions leurs amis; mais le chef de la bande, un coquin d'une apparence particulièrement fâcheuse, s'obstinait à refuser. Finalement, un des hommes de notre troupe sauta sur lui et le jeta dans la rivière, d'où le malandrin ressortit la bouche pleine de boue; aussitôt les approvisionnements arrivèrent. On peut objecter que nous n'avions pas le droit de recourir à la «force majeure»; mais je conseillerai à un de mes contradicteurs de se mettre dans une position semblable, et je voudrais voir ce qu'il ferait. En fin de compte, les gens de Malouran devinrent nos très bons amis pendant la journée que nous passâmes chez eux. Nous constatâmes ce trait remarquable qu'ils sifflaient, talent rare en Orient, où le sifflement passe généralement pour être un «langage diabolique».