Il faisait déjà très froid à Mahoun, notre première étape; à Hanaka, où le caravansérail est à une altitude de près de 2 400 mètres, la température était véritablement arctique. À Rain, sur le versant méridional de la chaîne du Djoupar, le temps était heureusement moins glacial. De Rain, nous longeâmes la rivière du Sardou, appelé ici «rivière de Bam», et nous traversâmes le district de Tehroud. L'étape suivante nous mena à Abarik; elle fut pénible, car nous eûmes à traverser un terrain très accidenté. Quand nous fûmes descendus dans la région chaude, nous nous trouvâmes las et incapables d'efforts. Abarik, battu des vents, et Tehroud sont célèbres en Perse; dès vers connus leur sont consacrés: «On dit au vent: Où est ta demeure? Il répondit: Ma pauvre demeure est à Tehroud, mais je visite quelquefois Abarik et Sarbistan.» Ce dernier village est situé sur la rive droite de la rivière près de laquelle je fis halte, en 1894, au milieu d'une violente tempête.

Une nouvelle marche, très monotone, le long du lit à sec de la rivière, nous conduisit à Darzin. Ce village est fameux dans la légende locale, comme l'endroit où Faramourz, fils de Rustem, fut pendu par Bahman. On nous apprit que le nom véritable était Darzanan, ce qui signifie «érection de potence». Pour montrer quels changements se sont produits dans le pays depuis le XIIe siècle, il suffit de citer ce passage d'Afzal-Kirman: «Nous nous assîmes sur le toit du palais de Darzin, et nous vîmes le grand nombre des villages, tout près de se toucher les uns les autres, et les arbres aux senteurs parfumées. Zein-ed-Din, qui était avec nous, s'écria: On dit généralement que le Fars est un grand et fertile pays, connu comme «la moité du Monde». Je l'ai vu tout entier, et je jure que, dans tout le Fars, je n'ai pas vu un endroit pareil.» Hélas! tout est bien changé, et Darzin s'élève au milieu d'un désert affreux; cependant, on peut déjà aujourd'hui constater quelques progrès: un des anciens kanats a été réparé, et l'on peut croire que l'étendue des cultures s'en accroîtra beaucoup.

À Bam, nous trouvâmes un abri dans une maison nouvellement bâtie, donnant sur un jardin ombragé de palmiers. Bam est, depuis les temps les plus anciens, une ville célèbre en Perse; on trouve ses ruines à un mille du fort actuel. Au temps de la conquête arabe, la ville, connue sous le nom de Nisa, eut une grande importance, et Mansour-ed-Din en fit la capitale de la province tout entière. Quelques années plus tard, Abdoulla Amir fonda le Masdjid-i-Hazrat-Rasoul, qui s'élève dans les faubourgs de la ville moderne. Bam a soutenu des sièges nombreux, et je ne crois pas que, sauf une fois, à l'époque des Seldjoucides, où on manqua la prendre en barrant la rivière, elle ait pu être réduite autrement que par un blocus. La description qu'en donne Edrisi est fort intéressante: «Bam est grande, commerçante et riche; on y cultive la vigne et le palmier; beaucoup de villages en dépendent. Il y a un château dont les fortifications sont réputées les meilleures de toutes celles du Kirman; ses habitants se livrent au négoce et à l'industrie; on y fabrique quantité de belles étoffes de coton, ce qui forme un objet considérable d'exportation».

À l'époque moderne, la ville fut le théâtre de la tragédie qui termina la lutte des Kadjars et des Zand, lorsque Loutf-Ali Khan, fuyant de Kirman, fut bassement livré à son ennemi héréditaire par le gouverneur. Une fois encore, au milieu du XIXe siècle, Bam fut assiégé par des troupes mêlées d'Afghans et de Seistanis. Quand toutes les munitions eurent été dépensées, et qu'il ne resta plus aucun espoir, les femmes de Bam, conduites par Banou-Husein-Fatha, chauffèrent des chaudrons d'eau bouillante et firent aux assaillants une réception si chaude, qu'elles purent tenir jusqu'à ce que l'aide leur fût venue de Kirman.

CARTE POUR SUIVRE LES DÉLIMITATIONS DE LA FRONTIÈRE PERSO-BALOUTCHE.

Quelques années plus tard, Agha Khan s'empara du fort et y fut bloqué pendant la plus grande partie de l'année, jusqu'à ce qu'une épidémie eut éclaté parmi ses soldats, et qu'il se vit contraint de se retirer aux Indes. C'est après cela qu'on commença la construction de la ville moderne. Elle borde les deux côtés de la rivière, et je crois qu'elle serait exposée aux inondations, dans les années de lourdes chutes de neige.

Située à une altitude de 1 100 mètres environ, avec une population de 13 000 habitants, possédant un sol fertile et un climat également favorable à la culture des palmiers et à celle de beaucoup de productions des hautes terres, elle est le centre d'un riche district. La chaleur de l'été y est tempérée par un vent frais du nord, les villages montagneux de la chaîne du Djabal-Bariz sont tout près, et l'importance de la ville est encore accrue par le fait qu'elle est, à l'est de la Perse, le dernier centre commercial avant Quetta. Sa principale richesse lui vient de ce qu'elle est la ville du henné, presque toute cette précieuse plante tinctoriale étant produite dans le district. Les garnisons du Baloutchistan sont composées généralement de soldats venus de ce district, et le gouverneur en est d'ordinaire un Bami.