La forêt, subitement entr'ouverte, découvre à nos yeux une clairière immense qu'entoure la colonnade des troncs d'arbres géants. Alors, dans la clarté trop brusque de cette plaine trop plate, nous voyons des masses noires, d'aspect inconnu, s'allonger indéfiniment ou surgir en des pointes bizarres. Une longue ligne de façades se profile confusément au pied de trois hautes tours, comme ces gros bateaux que leur mâture signale d'abord derrière la courbe de la mer; et l'on serait presque déçu si l'on ne devinait vite que ces monuments sont écrasés par leur propre immensité.

Nos chars gravissent une terrasse gardée par deux lions monstrueux. Une chaussée de pierre s'avance au milieu des étangs, couverts de lotus, jusqu'à une première enceinte, qui nous barre le passage, avec de longs couloirs coupés de hautes salles carrées. Un porche triomphal la domine. Nous le traversons, et nous voici dans l'enceinte sacrée. Devant nous, mais bien loin encore, par-dessus la tête des cocotiers, le temple d'Angkor-Wat dresse sa masse formidable, que trois dômes alignés par la perspective hérissent superbement. La chaussée, aux grandes dalles, s'allonge vers lui, rigide et majestueuse; et sur ses côtés, deux petits temples, deux bijoux artistiques, les pieds perdus dans la vase des étangs, se rangent à son passage. Là-bas, tout au bout, elle s'engouffre dans la profondeur des portiques superposés, et par une suite de perrons et d'escaliers, s'élève jusqu'au dôme central, vers lequel, comme l'hommage universel de ces monuments prosternés, tend tout l'effort d'inspiration de ce plan gigantesque. Aussi le pèlerin, parvenu du fond des forêts au bord de la plaine, n'est-il pas embarrassé de son chemin; au milieu de tant de sanctuaires accumulés, malgré une triple enceinte, à travers les couloirs sombres, les cours ensoleillées, les cloîtres qui s'emmêlent, il est attiré vers la mystérieuse unité de ce lieu par une force qui le remplit d'un religieux effroi, et qui n'est que la suggestion de la ligne droite.

Façades qui se continuent devant nous à perte de vue; portiques harmonieux qui, deux par deux, veillent aux angles de ces façades et en interrompent vers le centre la triomphante monotonie; colonnades autour desquelles grimpe, comme un lierre vivace, la profusion des ornements, et dont les intervalles réguliers laissent pénétrer largement la lumière du soleil, afin qu'on puisse sur les murailles des galeries, recouvertes de bas-reliefs, suivre la glorieuse histoire du peuple bâtisseur; couloirs ajourés et salles sombres; voûtes ogivales et plafonds plats; recoins mystérieux où trône quelque Bouddha difforme sous la protection des chauves-souris; bassins intérieurs qu'entourent des galeries; colonnes carrées, rigidement alignées pour supporter les plafonds et les toitures, ou coquettement groupées dans les angles; cours fermées aux airs de cloîtres; cours ouvertes, pareilles à des jardins, au milieu desquelles, ainsi que les fleurs d'un parterre, de gracieux petits temples égaient par leur aimable voisinage l'écrasante et sévère beauté de celui qui les domine tous; matériaux effondrés qui portent, comme la moisissure des siècles, le relief des sculptures à demi effacées; pierres de taille tombées de quelque ruine, dont la masse déconcerte l'imagination, et qui n'étaient que d'infimes parties de ce tout prodigieux!

Comment parler dignement de tant de merveilles? D'ailleurs, ne semble-t-il pas qu'on commette un sacrilège en voilant par la description des détails l'admirable unité de ce chef-d'œuvre? Cette unité s'impose à nos regards et pèse sur notre imagination pendant toute la visite du monument; elle sera l'impression définitive et souveraine que nous emporterons d'ici, impression grandiose d'une œuvre conçue tout d'une pièce, qui fascine par l'ampleur de ses proportions avant de charmer par la grâce infinie de ses ornements, où le même puissant génie, qui traça ses grandes lignes, a dû en indiquer et grouper d'avance les charmants détails.

Deux enceintes carrées enferment des plates-formes superposées, dont les colonnes et les chapiteaux, les moulures et les bas-reliefs se serrent, s'entassent, s'escaladent, sans nuire à l'harmonie de la ligne. La plus grande et la première de ces deux enceintes mesure 2 kilomètres de tour; c'est un long cloître, dont la colonnade, tournée vers l'extérieur, présente aux jardins et à la forêt une merveilleuse galerie d'histoire; la seconde, d'aspect plus sévère, abrite sous les voûtes de ses corridors et de ses salles, aux ombres inquiétantes, tout un peuple de divinités de pierre: c'est le Panthéon de cette déchéance. Au centre de la deuxième plate-forme, l'œil contemple avec stupeur une montagne de pierres sculptées, dentelées, avec une orgie de corniches, de pendentifs, de moulures, d'encorbellements. Sur ce piédestal gigantesque est posé le temple proprement dit. Aux angles, quatre dômes se dressent, sentinelles magnifiques qui montent la garde autour du dôme central, le géant, le sacro-saint. Ce sont des pyramides à plusieurs assises, dont une profusion d'ornements étagés arrondit les contours. Leur tête est surmontée d'une coiffure bizarre qui rappelle la forme d'une tiare, d'une de ces vieilles tiares de notre Moyen âge, où sont incrustées des pierres difformes et des camées rudement gravés. Les guides spéciaux leur donnent le nom de prea-sat, mais je crains, en employant ce terme barbare, de déflorer par un étalage d'érudition l'impression profonde d'art et de génie qu'évoque encore en moi le souvenir de cette merveille.

C'est en s'aidant des mains autant que des pieds, presque en rampant, que l'on gravit la montagne sacrée par des escaliers invraisemblablement raides, aux marches étroites, à peine saillantes. La majesté du sanctuaire se rehausse de cette escalade, et l'on se sent plus respectueux de ce qu'on a plus de peine à atteindre. Là-haut, on trouve encore des voûtes, des chapelles et des cours cloîtrées, qui toutes viennent aboutir au dôme central, mystérieux bloc dressant au-dessus de cette masse l'orgueil de sa tête constellée de joyaux. Là, dit-on, sont enfermées les choses saintes et les documents qui racontent les annales d'une race fantastique. Ni portes, ni escaliers ne permettent d'en pénétrer le secret. Mais aux quatre angles et au centre des façades, de larges portiques laissent pénétrer à flots la lumière du ciel, et semblent appeler, de tous les points de l'horizon, les hommages de la nature et des hommes.

Assis sur les marches d'un de ces portiques, les pieds sur une corniche aux sculptures effritées, nous regardons le soleil se coucher derrière le feuillage de la forêt. Au-dessous de nous, les cours et les cloîtres se voilent d'obscurité, tandis que, à la hauteur où nous sommes, le sanctuaire flamboie des derniers rayons. Successivement, disparaissent les colonnes, les chapiteaux et ces bas-reliefs, partout reproduits, où se déploie l'interminable théorie des bayadères sacrées. Bientôt, nous distinguons à peine les toitures aux lourdes pierres, longues et arrondies, qui s'alignent et se creusent avec la régularité des sillons dans nos champs. Seule, apparaît parfois la robe jaune d'un bonze qui frôle la muraille en faisant sa ronde.

UNE CHAUSSÉE DE PIERRE S'AVANCE AU MILIEU DES ÉTANGS (page [363]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.