Alors il nous semble que tous ces objets si rapprochés de nos yeux aujourd'hui, et pourtant si éloignés de notre vieille Europe, ont pour nous quelque chose de déjà vu. Au moment où l'obscurité subite, propre aux pays orientaux qui ne connaissent pas les heures charmantes du crépuscule, nous les dérobe avec brutalité, leurs formes confuses éveillent en nous un monde de souvenirs inattendus.

L'architecture de ces monuments n'est pas pour nous entièrement nouvelle. Dans des contrées moins éloignées de nous, Babylone et Ninive ont connu ces terrasses ceinturées de monuments, ces chaussées aux larges dalles; et les murailles assyriennes ont été recouvertes de cette même profusion de bas-reliefs. D'où viennent les majestueuses figures, au masque hiératique, qui décorent à elles seules le fronton d'un palais ou le chef d'une tour? L'Égypte a marqué là son empreinte. Et ces merveilleux petits temples, avec leurs portiques et leurs colonnes d'un style si pur, où l'harmonie de la ligne s'accommode si bien de la sobriété des ornements, n'est-ce pas dans la Grèce classique qu'il en faut chercher les modèles, ou peut-être, qui sait, les imitations?

PAR DES ESCALIERS INVRAISEMBLABLEMENT RAIDES ON GRAVIT LA MONTAGNE SACRÉE (page [364]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Que de choses ici nous semblent familières! Nous reconnaissons, pour les avoir déjà vus sur les portes des vieux bahuts bretons, les colonnettes fuselées et sculptées au tour, qui forment ici le grillage des fenêtres.

Tout en un mot dénote une race venue d'ailleurs et qui a dû puiser ses inspirations au berceau même du monde, sur ces frontières de l'Europe et de l'Asie où naquirent les premières civilisations.

Non loin du temple, dans la forêt, est enfouie la cite royale d'Angkor-tom, dont l'immense enceinte carrée mesure 4 kilomètres sur chaque face. Le lendemain, pour nous y rendre, nous faisons de nouveau atteler nos charrettes. Hélas! si la divinité a pu maintenir debout le temple qui lui est consacré, il n'en a pas été de même des palais des hommes, et c'est au milieu de halliers inextricables qu'on en cherche les ruines. Tout d'un coup la roue du char cesse de courir sur le sol sablonneux, un choc tire de son rêve le touriste occupé à regarder les singes gambader à la cime des grands arbres. C'est un perron que, bravement, les petits bœufs sont en train de gravir. Nous passons sous une ogive triomphale que surmonte une sorte de coiffe en pierre massive, ressemblant vaguement à un bonnet de pair; de là-haut, une figure impassible semble nous surveiller. À travers le feuillage, on devine un long ruban de murailles noires qui se perdent dans les halliers; mais si par endroits le fourré devient moins épais, on est stupéfait de s'apercevoir que ce mur d'enceinte est sculpté comme un bas-relief de temple.

Sur le bord d'une clairière, voici un monticule tout embroussaillé d'une végétation géante, et au milieu des arbres, aux têtes ambitieuses, pointent des masses sombres, énigmatiques, qui semblent leur disputer une place au soleil. Ce monticule n'est autre qu'un monument de l'art khmer, temple, palais ou tombeau; et sur ses robustes voûtes, comme sur un terrain solide, la forêt s'est étendue. Les cours, les portiques, les élégantes colonnades, les terrasses, les escaliers dressés comme des échelles, le labyrinthe des salles, les étages effondrés, tout est envahi par cette végétation inconsciente qui détruit elle-même son piédestal. Au-dessus du triple étage des voûtes, on se promène sur un sol jonché de débris énormes, de colonnes, de pierres de taille. Partout des dômes se dressent au-dessus des ruines, comme des gardiens immuables. Ce sont d'ordinaire quatre têtes géantes réunies sous un même bonnet; et rien n'a pu faire perdre à ces faces hiératiques leur expression de hautaine sérénité, ni l'injure des arbres qui poussent dans les interstices des pierres et transforment leur majestueuse coiffure en une perruque hérissée, ni l'irrévérencieuse gambade des singes qui frôlent en passant leur visage.

Dans le mystère de la forêt, au milieu de ces ruines où les tigres parfois ont caché leurs petits, sous le regard de ces figures de pierre figées dans leur rêve éternel, l'imagination s'exalte, tente d'évoquer le passé; et parmi ces choses mortes, la vie rejaillit, comme une étincelle dernière, des milliers de sculptures dont les pierres éparses sont couvertes et animées. Voici les monarques passant dans leur gloire sur leurs chars de combat, que traînent des chevaux caparaçonnés d'or; un cortège de prêtres et de courtisans les accompagne. Puis l'armée des guerriers, l'armée des esclaves, et fermant la marche, la prodigieuse cohorte des éléphants. Ce sont les bas-reliefs d'Angkor-Wat qui s'animent et défilent processionnellement sur l'immense chaussée entre le palais et le temple. Mais tout cela est mort à jamais; les pillards ont aidé le temps dans son travail de destruction, et les légendes même ont disparu de la mémoire du peuple, ignorant de sa glorieuse histoire.