C'est la station la plus proche du Bou Hedma, région halfatière, où je me rends; mais, en attendant qu'il y pousse un village, la colonisation n'est encore représentée que par un Anglais, acheteur d'halfa, un juif tunisien, qui n'achète rien et cherche à vendre ce qu'il n'a pas, et l'homme de la gare.

J'aperçois mes deux Arabes, qui s'avancent avec dignité; ils sont suivis d'un troisième, qu'ils paraissent avoir attaché à leur service, et qui est sommairement, mais majestueusement vêtu d'un morceau de calicot très sale: informations prises, ce dernier, Abdallah el-Medhebi, est le fils d'un propriétaire de chameaux, qui a besoin de quelque argent, et que messieurs mes serviteurs ont engagé pour mon compte, lui et ses deux bêtes, à raison de cinq francs par jour,—le tout. Je demande à voir: les chameaux sont solides, Abdallah aussi. On charge le campement, les bagages et les caisses de provisions; le père d'Abdallah, en un déshabillé aussi galant que son fils, aide à l'opération, et, moins d'une heure après mon arrivée, nous partons à travers les cailloux de la montagne, tandis que le père de mon nouveau domestique me réclame déjà la première journée du salaire dû à son rejeton, ayant besoin, me dit-il—et je le crois sans peine—de s'acheter une chemise.

Bien que nous ne soyons qu'à la fin de mai, le soleil est cuisant; la réverbération, dans ces roches calcinées, est intense, et l'heure de midi se fait terriblement sentir. Ayant pris une certaine avance sur mon convoi, qu'escorte Amor Nefti, endormi déjà sur son cheval, je me tapis pour déjeuner dans le fond d'un ravin dont la paroi projette quelques centimètres d'ombre, tandis que Salem se couche sous le ventre des chevaux pour s'abriter du soleil. Le résultat de cette halte en embuscade est de causer une panique aux chameaux lorsqu'ils nous aperçoivent subitement, et les voilà échappés dans la montagne, culbutant leurs chargements, et traînant après eux, dans un galop affolé, mon matériel qui se bat avec les rochers du djebel Zebbès: chasse à courre, hallali émotionnant; rien de cassé! on recharge, on repart, et la journée se passe sans autre incident.

CARTE DE LA RÉGION DU BOU HEDMA (SUD TUNISIEN).

Vers le soir, le paysage change—heureusement! Nous descendons dans la vallée de l'oued Hadedj, «le ruisseau des coloquintes», et, des dernières pentes de la montagne, je découvre un horizon blanc éclatant, brillant comme un miroir: c'est la nappe de sel de la Sebkhrat en Nouaïl; et, plus près, une petite tache rouge perdue dans la verdure grise d'arbres disséminés, car, ici, il y a des arbres, quelques arbres, et c'est la grande particularité de cette région. C'est le Bled Thala, la «forêt de gommiers», comprenant, sur une vingtaine de kilomètres, un arbre environ tous les cinquante mètres; mais, après cette traversée de pays calciné, cette verdure discrète—oh! combien!—est infiniment reposante pour la vue et pour les nerfs. Entre cette chaîne de montagnes brûlées et cet horizon étincelant, on lui sait gré de ne pas avoir, elle aussi, exagéré la note, et l'on n'en veut pas à cette «forêt» de n'être qu'une forêt relative.

Mais, pendant que le soleil baisse, nous marchons vers la tache rouge, qui est le toit en tuiles du bordj d'Aïn Cherchara, la «source des Cascades». Et maintenant, en me retournant, j'aperçois un spectacle véritablement merveilleux: la longue chaîne de montagnes dont je viens de contourner l'extrémité est, est fendue en deux, une brèche immense, pratiquée par un torrent auquel il ne manque actuellement que de l'eau, s'arrondit en un vaste cirque, et, sous la lumière encore vive de cette fin de journée de printemps saharien, à travers cette embrasure béante de l'avant-chaîne, teintée d'un jaune doré, la masse du Bou Hedma apparaît à l'arrière-plan, nuancée des tons les plus tendres, roses et bleus, gris de perle et lilas. Et toute cette féerie de lumière s'apaise et devient très douce, pendant que l'ombre s'épaissit sur la bande de verdure de l'oued Hadedj, sur la forêt de gommiers. Et avec la nuit, la paix profonde du bled tombe sur cette nature déserte, et l'on se sent vivre très agréablement.