LES SOURCES CHAUDES DE L'OUED HADEDJ SONT SULFUREUSES (page [568]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
J'arrive au bordj où mon convoi est déjà installé, et Amor Nefti en train de tourner patiemment devant un feu de fumerons un poulet étique embroché dans une épine de gommier; heureux de n'avoir pas à déplier les tentes, pour ce premier soir de route, je bénis le service des Travaux Publics tunisiens d'avoir bâti ce caravansérail sur cette piste écartée. L'endroit est fort bien choisi, et une source abondante permet d'y entreprendre des plantations; mais, quelque désert qu'il paraisse maintenant, il a été habité à une époque reculée. Un centre préhistorique (et par ce mot, il faut entendre que les tribus disparues qui l'ont établi n'ont laissé aucune trace dans l'histoire), existait au pied de la montagne, sur les deux rives de ce ravin, et jusqu'auprès d'une autre source, aujourd'hui presque éteinte, Aïn en Noua, que trois palmiers solitaires, égarés dans ces rochers, signalent de loin aux regards. Quelques «cromlechs», et de longues enceintes mégalithiques, bien visibles sur le sol, sont les seuls restes de cet habitat. Ces enceintes rectangulaires, précédées d'un étroit défilé qui en étranglait l'entrée, étaient probablement des parcs à troupeaux, et, à l'intérieur, de petites logettes, ménagées dans les angles ou le long des flancs, servaient de chambres ou de gourbis à la famille. J'interroge Salem, qui chemine derrière moi en somnolant sur sa selle, et le force à s'apercevoir que ce sont là des constructions. Il en est aussi étonné que sa nature d'Arabe lui permet de l'être, c'est-à-dire médiocrement, et trouve tout de suite une explication qui satisfait complètement sa curiosité peu exigeante: «En nass mta bekri!, me dit-il: Les hommes d'autrefois!» Pour l'Arabe, même intelligent et suffisamment lettré, toute construction ancienne, qu'elle soit romaine, phénicienne, byzantine, vandale, berbère ou espagnole, a pour auteurs les «nass mta bekri» ou les «djahela», les «idolâtres».
Par la coupure de l'oued Cherchara, j'ai tenté de pénétrer dans l'intérieur de la montagne, et de remonter le cours du torrent qui chemine au fond d'un étroit corridor entre ces deux chaînes si curieuses par leur parallélisme absolu. Abdallah prétend qu'on ne peut y passer, mais je suis sûr que ce «chamotier», comme l'appelle Salem, qui se pique de parler français, n'en sait rien.
À l'entrée des gorges, j'aperçois un Arabe qui lave ses guenilles; complètement nu, il a l'air d'un anthropoïde préhistorique; chacun de nous, à tour de rôle, lui demande des renseignements; il pousse des grognements, mais ne répond rien; je finis par deviner qu'il est sourd-muet. Mes animaux, l'un après l'autre, chavirent dans les rochers, ou s'enlisent dans d'épais bourbiers, cachés dans une forêt de roseaux; je dois leur faire rebrousser chemin, et, pour gagner la source d'eau chaude de l'oued Hadedj, prendre au sud de la chaîne.
À travers un steppe de cailloux, où de rares jujubiers ont eu l'invraisemblable énergie de pousser leurs boules d'épines, je chemine toute la matinée.
Dans les bas-fonds où quelque peu de terre végétale a résisté aux vents et aux ravinements, des traces de ruines romaines, des citernes détruites ou comblées; à distance, des bandes de gazelles qui partent; des outardes; enfin, de temps en temps, la forêt de gommiers qui se révèle par un arbre. Grêle, armé d'épines féroces, bois sans verdure et sans ombre, le gommier, cousin de l'acacia, est bien l'arbre rébarbatif qui convient à cette nature inhospitalière et avare.
Sorti d'une étroite crevasse de la montagne, l'oued Hadedj, dès son entrée dans la plaine, creuse une profonde rigole, aux parois à pic. On arrive dessus sans l'apercevoir, et c'est une joie pour les yeux que ce long serpent de verdure qui se déroule souterrainement, ces corbeilles de roseaux et de lauriers qui s'étouffent à l'envi sur des eaux invisibles. Et tout de suite, sur cette mince largeur d'une centaine de mètres, c'est la vie qui grouille, des troupeaux de chèvres et de moutons, qui boivent, bêlent et barbotent.
On se demande, après la traversée de ce steppe vide, d'où tout cela sort, et dans quel néant cela va disparaître.
Une fois descendu dans son lit, je m'aperçois que cet oued si charmant est un bourbier qui sue la fièvre, et où grouillent les sangsues dans des mares aux reflets cuivrés. Je le remonte pour gagner les sources; mais, peu à peu, le ravin se rétrécit, s'encombre de rochers: impossible d'y circuler.
Heureusement nous découvrons un Arabe: c'est un homme de Mech, petit village à une quinzaine de kilomètres de là, dans la montagne. Comme les gens de Mech n'ont pas d'eau, celui-ci vient laver sa chemise et sa peau, et monte aux sources d'eau chaude. Nous suivons ce blanchisseur à cheval dans un dédale de roches, par des crevasses et des éboulis où il est impossible de distinguer la moindre trace de sentier, et nous arrivons enfin à une terrasse où pousse une forêt..... de six gommiers, sorte de presqu'île en vraie terre, enserrée dans un cirque de rochers, dominant une vasque d'eau claire alimentée par de petites cascades murmurantes qu'ombragent des masses de feuillage. Les eaux sont tièdes, et leur température a développé une végétation luxuriante; il pousse des capillaires et des palmiers même sur les rochers. Des bosquets de lauriers encombrent les crevasses de l'oued, et leurs innombrables fleurs, épanouies en ce moment, piquent dans ces verdures sombres des étoiles roses tremblotantes; au-dessous, ce sont des refuges d'ombre épaisse; par places, des gerbes de roseaux lancent dans l'air bleu leurs plumets grêles; et, sous la grosse lumière, toutes ces nuances de vert et de rose, dans ce cadre de rochers dorés, forment une très douce harmonie de couleurs.