Les Oulad bou Saad font la moisson, et, de distance en distance, des groupes de tentes semblent avoir poussé au milieu des blés.

De très loin, par cette lumière intense, j'aperçois une petite coupole blanche, dont le dôme, abrité sous un groupe de gommiers, semble flotter au-dessus de la mer immobile d'épis; et, pendant des heures, je me dirige vers lui: c'est un marabout, construit au bord même de l'oued; celui-ci, avec son lit très large, plat et encombré de cailloux, ne fait qu'une ride insignifiante au milieu de cette plaine infinie qu'il traverse dans toute sa longueur. Je veux entrer à l'intérieur, pour m'y mettre à l'ombre et y déjeuner; des cris perçants sortent de derrière le tombeau du saint patron: ce sont des femmes, il y en a au moins une dizaine, serrées en tas dans le coin le plus sombre. J'essaie de les apprivoiser par d'aimables paroles, puis—argument supérieur—par des sous que je leur jette. Les voilà calmées. Ce sont du reste, presque toutes, d'horribles mégères, veuves de leurs dents et de leurs cheveux, ceux-ci remplacés par des paquets d'étoupe jaune.

«Ce n'était pas la peine, leur dis-je, de faire tant de vacarme; vous savez bien que vous n'avez plus rien à craindre!»

Elles se fâchent, et je suis obligé de leur donner quelques sous de plus, tandis que Salem, jovial, leur débite des galanteries douteuses. Il en profite, du reste, pour faire tenir les chevaux par une de ces dames, et entrer derrière moi.

«Qu'est-ce que vous faites là-dedans, ô femmes!... vos prières?»

Elles sont venues, profitant de la moisson, pour amener une vieille infirme que l'influence du saint va guérir, bien sûr, de sa paralysie; et, par la même occasion, elles castrent des agneaux et des chevreaux qui seront ainsi sous la protection du marabout et engraisseront plus vite.

Je m'assois au milieu de ces nymphes, et tout en déjeunant, leur distribue quelques bribes de pain, et des sardines, et la boîte vide avec un peu d'huile au fond; elles se disputent l'huile d'abord, la boîte ensuite; la causerie devient familière, et tout mon pain y passe, au grand déplaisir de Salem, habitué à compter sur cet appoint à son déjeuner.

«Comment s'appelle-t-il, le marabout? dis-je en remontant à cheval, pendant que toutes les femmes se pressent jusqu'à la porte, touchant mes vêtements, mes chaussures, mes gants, avec une curiosité indiscrète, mais bien drôle.

—Sidi haoua el oued! (Monseigneur voici la rivière!).

—Mais ce n'est pas un nom, ça!