Le 16 décembre, nous débarquions à Grand-Bassam, sans avoir trop à souffrir de cette fameuse «barre» dont on nous parlait depuis notre départ. Il est vrai que si elle fut clémente pour nos personnes, elle le fut moins pour nos nombreuses caisses d'instruments, de vivres, etc..., dont quelques-unes reçurent un bain d'eau salée.
Heureusement nous arrivions en décembre! car c'est surtout pendant les mois d'avril à septembre que la barre occasionne de nombreux et graves accidents aux voyageurs qui, sur les grosses pirogues de barre conduites par des Minas ou des Kroumen, doivent affronter les énormes vagues venant se briser sur le rivage avec un bruit de tonnerre.
À terre, installés dans une ancienne factorerie, nous terminons nos préparatifs, tout en recueillant sur l'intérieur du pays les renseignements qui pourront nous être de quelque utilité. Mais, à notre grand étonnement, nous constatons que, en dehors de la lagune et du fleuve Comoé, la forêt est complètement inconnue. Il faut donc faire quelques reconnaissances préliminaires; le capitaine Crosson-Duplessis et le lieutenant Macaire se rendent à Petit-Bassam; le capitaine Thomasset à Dabou, sur la lagune.
Le dimanche, 25 décembre, la fête de Noël vient nous rappeler, par de nombreux et bruyants tam-tams, que nous sommes en pays nègre jouissant d'un certain degré de civilisation. En effet, pendant ces danses, les noirs se vident des flacons d'essences et d'alcools parfumés sur la tête et les épaules: cela s'appelle fêter le «christmas» chez les indigènes, dont quelques-uns connaissent certains mots anglais et subissent l'influence de Cape Coast, grâce à leur mélange avec les Apolloniens. À la fin du mois, les préparatifs sont terminés; nous avons fait l'acquisition de trois interprètes, de quelques boys, et, le 30 décembre, nous quittons Grand-Bassam pour remonter le fleuve Comoé à bord de la canonnière le Diamant, jusqu'au point terminus de la navigation, Petit-Alépé, à 50 kilomètres de la côte. C'est là que se montrent les premiers rochers dans le lit du fleuve; aussi les vapeurs faisant le commerce s'arrêtent-ils à Petit-Alépé pour y transborder leurs marchandises dans les pirogues du pays; celles-ci remontent la rivière jusqu'aux rapides infranchissables de Malamalasso, à 60 kilomètres plus loin.
En débarquant à Petit-Alépé, nous débutons dans notre voyage à travers la forêt: c'était la vraie vie de brousse qui allait commencer pour nous. Aussi, laissant de côté les maisons des négociants et les cases du village, commencions-nous par établir le campement, opération très simple quand l'emplacement a été choisi et qui se répéta bien souvent par la suite.
À Petit-Alépé, il nous fut facile de nous initier et peu à peu de nous accoutumer à notre nouvelle façon de vivre en pleine forêt; nous avions encore sous la main les ressources alimentaires et autres des factoreries de Grand-Bassam.
«TRAVAIL ET MATERNITÉ» OU «COMMENT VIVENT LES FEMMES DE PETIT-ALÉPÉ».—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Une nuit, à deux heures du matin, j'entendis mes deux voisins qui se levaient précipitamment. Ils venaient tous deux de se réveiller, entourés de fourmis, de grosses fourmis noires, aux morsures très douloureuses; leurs lits, leurs tentes, en étaient couverts; j'eus le temps de m'habiller et de sortir de chez moi assez rapidement pour éviter cette invasion. Ces armées de fourmis sont si nombreuses qu'il n'y a qu'à partir, les laisser passer, et on revient tranquillement quelques heures après. Le feu, la fumée, n'y peuvent rien.