Ce brave garçon, né aux environs de Grand-Bassam, s'était proposé pour mon service à mon arrivée dans la colonie. N'ayant aucune indication pour éclairer mon choix, j'accepte Allou en lui faisant crédit sur la mine: la figure me paraît franche, bien ouverte, et, de temps en temps, un éclair d'intelligence illumine son visage toujours souriant. Je lui parle: il comprend que je m'adresse à lui; mais c'est tout, et avec empressement il m'apporte le premier objet qu'il a sous la main.
Je ne puis demander plus et le nomme mon boy-cuisinier.
En sa compagnie, je me dirige donc vers Grand-Alépé; sur l'épaule, j'ai mon fusil de chasse qui me quitte rarement, tandis qu'Allou porte l'inséparable appareil photographique. Après une heure de marche, la forêt devient moins épaisse et, à travers une éclaircie, j'aperçois devant moi le village.
Sur l'unique rue s'alignent, de chaque côté, les cases en terre, recouvertes de feuilles de palmiers. Les toits se succèdent aussi loin que peut aller la vue, et les dernières maisons se perdent dans la forêt qui, à l'autre extrémité de la rue, recommence, à demi voilée par le brouillard et la fumée du village.
L'entrée de la rue est barrée par une sorte de palissade ne laissant passage qu'à une personne; les pieux se sont transformés en arbres et sont couverts de feuilles. Une branche de palmier ferme le haut de la porte et, à terre, de chaque côté, sont entassées les poteries du pays, auxquelles adhèrent encore des plumes, du sang, des jaunes d'œufs. La palissade n'est pas défensive. «C'est fétiche!» me dit mon boy. Seules, les personnes au cœur loyal et que n'animent pas de mauvaises intentions, peuvent y passer.
Nous entrons, mais déjà notre arrivée est signalée. Dans tout le village, ce sont des cris: toutes les portes s'ouvrent et, dans la rue, chacun se sauve, s'arrêtant de temps en temps pour m'examiner de loin. Les animaux domestiques, chèvres, poulets, effrayés, sautent de tous côtés et augmentent le vacarme. Allou explique de son mieux mes intentions pacifiques et, à la défiance, succèdent immédiatement un sans-gêne et une curiosité sans bornes. Je suis entouré, touché de tous côtés. On m'offre des œufs, des poulets, du vin de palme, et l'on me demande mon fusil, un cadeau....
Je n'ai pour salut que la fuite et je repars bien vite pour Motéso.
Notre séjour à Motéso me permit de faire connaissance avec quelques habitants et, en étudiant leurs mœurs et leurs coutumes, d'être témoin de quelques scènes de famille.
À la Côte d'Ivoire, il est d'usage, au moins sur le littoral et à peu de distance de la côte, de combattre l'atonie de l'intestin par des lavages quotidiens. Sur une petite pierre, aplatie par l'usage, sont mélangées diverses poudres de graines de différentes couleurs, parmi lesquelles le poivre et le piment rouge. Le tout, bien écrasé, est délayé dans de l'eau et introduit dans l'appareil destiné à cet usage. Cet appareil n'est autre qu'une courge en forme de carafe, percée aux deux extrémités, et qui se rencontre communément dans le pays. Il n'est pas rare, en plein Grand-Bassam, de voir, vers six heures, au petit lever, les indigènes, hommes ou femmes, sortir de leurs cases, tenant à la main l'appareil tout préparé. On se promène, on se dit les nouvelles, puis chacun se retire à quelques pas et, derrière un coin de case, s'administre le contenu de la courge. L'opération achevée, la conversation est reprise; on se rend au marché en oubliant que l'on tient toujours à la main l'instrument qui vient de servir.
À Motéso, j'entrai dans une case, attiré par les cris d'un enfant au moment où la mère s'apprêtait à rendre ce service à son dernier né. Je priai la mère de ne se déranger en aucune façon et je la vis introduire un appareil de petit modèle et souffler fortement à l'extrémité opposée. L'opération était terminée et réussie, ce dont je fus averti par les cris de l'enfant.