En évitant autant que possible les fourrés trop épais, les arbres épineux ou à racines sortant du sol, il nous est facile, en moins d'une demi-heure, d'avoir un emplacement net et prêt à recevoir les tentes. Les porteurs, mettant à terre leurs charges, s'arment de leur sabre d'abatis et frappent à qui mieux mieux, tranchent lianes, arbustes, pour en rejeter les débris sur les côtés. En quelques minutes, sur l'emplacement indiqué par chacun de nous, les tentes s'élèvent, et, dans la solitude et le silence de la forêt, surgit un village où chacun termine rapidement son installation. Les boys montent le lit du maître, alignent les cantines ou versent dans la cuvette d'émail l'eau boueuse; plus loin, les tirailleurs et les porteurs, allumant leurs feux, préparent le repas ou nettoient le sol sur lequel ils doivent reposer.
Mais la nuit s'avance plus tôt que d'ordinaire; le vent s'élève et devient plus froid: tout annonce une tornade pour la nuit. Pendant que l'on consolide les tentes, les porteurs prévoyants cherchent un abri; une racine d'arbre sur laquelle ils appuient des branches de palmiers, et voilà leur refuge, à moins que, stoïquement, connaissant d'avance l'inutilité de leurs travaux, ils ne préfèrent attendre l'orage. Déjà le tonnerre a résonné au loin et s'avance rapidement.
Le repas, bien sommaire, se termine à la lueur des éclairs, de plus en plus brillants. Sous les arbres touffus, les roulements de tonnerre sont sans fin, et le vent, qui augmente de force, fait craquer la cime des arbres et jette à terre les branches pourries et couvertes de mousses.... Un grand silence, et tout paraît se calmer, quand un coup de vent formidable vient ranimer les feux qui s'éteignaient; les étincelles, les feuilles volent de tous côtés; la pluie tombe à torrents.
À l'abri, sous nos tentes, nous nous endormons au bruit monotone de l'eau sur la toile, entrevoyant, à la lueur des derniers éclairs, les noirs, le dos à la pluie, les pieds auprès du feu éteint et fumant encore. Au bruit de l'eau qui tombe se mêle la voix du conteur qui, toute la nuit, fera oublier à ses amis, insouciants, l'inclémence de la nature.
La fraîcheur de la nuit nous permet un repos réconfortant; aussi, au signal du lever, tout le monde est dispos et prêt à reprendre la marche en avant. Les noirs se secouent, tordent leurs habits et se rendent au travail, car, toute la journée, il faut faire le lever du pays.
Trois jours entiers, dans ce camp, nous vivons en pleine humidité; aussi, le 16 janvier, au matin, le quittons-nous avec empressement. Un guide de Memni doit nous conduire à Denguéra. Il le fait bien malgré lui, car les races de Memni et de Denguéra sont différentes, par conséquent ennemies, et comme nous le verrons souvent par la suite, les indigènes n'aiment pas s'aventurer en pays inconnu.
Le terrain argileux rend la marche glissante et, après quelques heures de voyage, la fatigue intervenant, les chutes de porteurs se font de plus en plus fréquentes. Le chemin, toujours très mauvais, est coupé de nombreux cours d'eau auxquels succèdent des marécages où l'on s'envase. Il est dit que la journée sera dure.
Voici midi. Le soleil, qu'on ne voit pas, mais dont on subit la chaleur torride, traverse l'épais rideau de verdure qui devrait nous protéger. La vapeur que l'on respire nous étouffe, et toujours nous ne voyons que marais et qu'humus glissant et détrempé. Pas très gaie, cette marche, dans les sentiers du pays: tellement d'herbe et de brousse que vous ne voyez même pas les talons de celui qui vous précède. Impossible de lever les yeux au ciel à cause des racines d'arbres qui vous font buter à chaque pas; à droite, à gauche, des branches vertes, séchées, pourries, des fourrés, des arbres toujours, toujours.
Enfin, le terrain remonte peu à peu, le sol devient résistant et, de chaque côté, des plantations de bananiers, entrevues derrière la brousse qui borde le chemin, nous annoncent qu'un village ne peut être éloigné; à deux heures, nous étions à Denguéra.