NOUS UTILISONS LE FUT RENVERSÉE D'UN ARBRE POUR TRAVERSER LA MÉ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Sont-ce des villages détruits, brûlés pendant les dernières guerres? ou ne faut-il pas plutôt voir dans ces ruines les conséquences d'un abandon volontaire, conforme à la coutume de la forêt, qui est d'une hygiène bien comprise? Par la présence d'une agglomération nombreuse, le sol est souillé; aussi, après un séjour de 40, 50 ans, les habitants abandonnent-ils leurs cases: ils se déplacent. Il en est de même pour leurs plantations, dont ils jugent le sol appauvri par une culture continue. Les arbres de la forêt sont abattus, brûlés sur place, et l'on a ainsi un nouveau champ, au sol fécond et enrichi par les cendres des derniers incendies.

Pendant notre marche en avant, les provisions on réserve diminuant de jour en jour, il nous fallait à chaque étape, à chaque village, nous ravitailler auprès des habitants. Les ignames étaient, depuis longtemps, notre unique légume, accommodé à diverses sauces. Les poulets étiques du pays, rares d'ailleurs, alternaient avec quelques cabris apportés par les chefs. Les indigènes, qui ne mangent pas les œufs, les offrent à leurs divinités; aussi n'est-il pas rare, aux entrées de village, à la porte fétiche, de trouver une véritable omelette. Ces œufs, conservés pieusement, nous étaient vendus à des prix exagérés, et régulièrement, le pauvre Allou venait m'annoncer que sur la douzaine récemment achetée, il s'en trouvait deux ou trois mangeables, je ne dis pas frais.

Notre disette de vivres nous fit donc estimer d'autant plus les cadeaux du chef de Kodioso, où nous séjournâmes quelques jours, s'il est possible d'appeler cadeau un objet qui «doit» être payé le double ou le triple de sa valeur.

LA POPOTE DANS UN ADMIRABLE CHAMP DE BANANIERS. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Il faut s'entendre, en effet, sur le sens donné au mot «cadeau» dans ce pays. On vous offre un œuf, un poulet, un bœuf, à une condition, la seule, c'est de répondre à cette gracieuseté par une autre, mais de valeur beaucoup plus grande. Si, au premier cadeau, vous ne donnez en échange qu'un objet juge insuffisant, vous pouvez dire adieu à toute autre offre de ce genre. Par contre, si vous avez payé largement, c'est une cohue de gens du village se précipitant sous votre tente pour vous «faire un cadeau», à grand renfort de cris et de bousculades. Chacun vous apporte quelque chose: un œuf, un igname, un poulet, du vin de palme, des ananas, des cannes à sucre, du «poutou». L'objet offert n'est pas encore en votre possession que le noir a déjà désigné ce qu'il veut: généralement, un miroir, un couteau, parfois un fusil, votre casque, voire même vos propres habits.

Heureusement nous savions qu'un convoi de vivres, qui nous était destiné, avait remonté le Comoé et devait se trouver à Bettié. Cette seule espérance nous faisait avaler, avec moins d'amertume, les ignames indigènes et trouver savoureux le bœuf en boulettes ou en salade, que le chef cuisinier retirait chaque jour de nos dernières boîtes de conserves.

Suivant les cartes du pays et d'après le relevé du chemin que nous avions parcouru depuis Petit-Alépé, Bettié ne pouvait être loin et devait se trouver au nord-est. Quel ne fut pas notre étonnement, quand le chef de Kodioso nous répondit par l'interprète: «Bettié, connais pas! mais Adokoï ne peut manquer d'être sur la route de ce pays.»