LA CÔTE D'IVOIRE.—LE PAYS ATTIÉ.
Nous sommes des amis, si bien que, le soir même, je débute et vais tâcher d'extraire, de la cuisse d'un jeune homme, des projectiles qui y ont été placés par la maladresse d'un ami. Oh! tout simplement, comme en France, une histoire de chasse. Son compagnon le prend pour une biche et lui adresse la charge de son fusil en certaine partie charnue peu protégée chez les noirs de ce pays. Le mal n'aurait pas été grand si c'eût été du plomb bien calibré de Saint-Étienne ou d'ailleurs. Mais ici les chasseurs ne possèdent pas de Lefaucheux et se servent de canardières à pierre, longues de deux mètres et bourrées, jusqu'à la gueule, de poudre et de balles. Les balles sont des rognures de fer, des boîtes à conserves pliées, qui font généralement des plaies très sérieuses. C'est ce produit qui a été administré à mon client, lequel ne paraît pas enchanté de me voir à son chevet. Je ne puis pourtant l'abandonner, car j'ai été conduit près de lui par la volonté du roi qui, me voyant, ce matin, faire des pansements aux porteurs, a cru que je pourrais en faire autant à son blessé.
En me rendant chez mon client, j'ai rencontre, à un coin de rue, le doyen de la Faculté de Médecine d'Adokoï, une bonne petite vieille, à figure réjouie, couverte de gris-gris, de perles, etc. Elle se demande ce qui pourra bien advenir à ce pauvre garçon, assez peu soucieux de sa vie pour se mettre entre les mains d'un médecin blanc! Cependant, nous nous faisons bonne figure, et nous nous serrons les mains avec le plaisir qu'on éprouve à se trouver entre confrères.
Le projectile, qui a traversé la cuisse, roule sous la peau. Une simple incision peut le faire sortir. Je dois le guérir, me dit-on, mais il ne faut pas parler d'opération. Impossible.
Je quitte donc le malheureux blessé, qui continuera son martyre chaque matin. Au moyen d'une baguette l'opérateur indigène repousse la peau, et de cette façon, le projectile doit reprendre la voie par laquelle il est entré. Le pansement se compose de feuilles bouillies dans une décoction d'écorces astringentes. À mon retour, je retrouverai ce malheureux; la balle sera tombée, et, avec elle, une partie des chairs de la cuisse.
Pendant notre séjour à Adokoï, le roi tint toutes ses promesses. Après des adieux touchants, nous nous dirigeons vers Dioubasso, en regrettant de quitter ce pays, dont les habitants nous ont donné une si franche hospitalité.
Le petit village de Dioubasso ne pouvait être pour nous un centre assez riche en ressources; aussi fut-il nécessaire de rayonner aux environs, afin de nous procurer les vivres dont nous avions besoin. À l'est, je trouvai un village beaucoup plus important, Biasso, et décidai les indigènes à venir nous ravitailler au campement. Pour la première fois, un blanc paraissait chez eux. Je veux prendre une photographie: tous fuient au bruit de l'appareil. Mais là, comme partout, la plus grande familiarité succède rapidement à l'étonnement et à la crainte du début.