CE FUT UN SAUVE-QUI-PEUT GÉNÉRAL QUAND JE BRAQUAI SUR LES INDIGÈNES MON APPAREIL PHOTOGRAPHIQUE. DESSIN DE J. LAVÉE, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Je reviens à Dioubasso, suivi de nombreux indigènes apportant des provisions que nous voulons acheter avant le déjeuner. Le prix élevé qu'ils en demandent ne nous permet pas de conclure le marché. Cela nous est d'autant plus pénible que nous ne possédons plus de vivres.

On se met à table en espérant que les noirs reviendront plus conciliants, et comme le campement est envahi par les habitants du village, discutant entre eux et faisant un bruit assourdissant, nous les prions de rentrer chez eux. Personne ne bouge; le vacarme continue, et les vivres ne nous viennent pas. Par les soins de quatre de nos tirailleurs, le camp est enfin évacué et l'incident paraît terminé.

Une heure plus tard, mon ancien infirmier, le tirailleur Ali-Sadjéou, vient me trouver. Les noirs l'ont mis en joue pendant qu'il traversait le village pour aller chercher de l'eau. Il n'avait pas son fusil et revenait. Nous avions, en effet, commis la faute de camper loin d'un point d'eau et de laisser le village intercepter la route qui menait au ruisseau.

Quelques instants après, en armes, nous arrivons à l'entrée de Dioubasso; les tirailleurs, en avant, précèdent les porteurs qui doivent faire la corvée d'eau. Les habitations sont abandonnées. Les indigènes, embusqués dans les broussailles qui entourent le village à 30 mètres environ des cases, ont apprêté leurs fusils. Quand la provision d'eau est faite, on s'arrête au centre des maisons, près de la case à palabres. Un bœuf qui erre près de nous est saisi, et l'interprète annonce à haute voix que, comme amende, nous emportons le bœuf, et que les maisons ne seront pas brûlées.

Dans la soirée, les notables venaient reconnaître leurs torts, mais déjà, le bœuf, coupé en quartiers, était distribué aux affamés que nous étions, trop heureux de cette bonne aubaine.

De Dioubasso, un guide nous conduisit dans le pays de Séka-Séka où nous arrivions assez tard dans la soirée. L'entrevue avec le chef du village fut assez froide: sa police l'avait mis au courant de l'affaire de Dioubasso.

Il nous parla du passage du commandant qu'il avait autorisé à traverser son village, il y avait quelques jours; il lui avait même fourni un guide pour le conduire à Bettié. Bettié était donc connu dans ce pays, et nous pouvions espérer être bientôt ravitaillés. «Il s'offrait, moyennant des cadeaux plus importants que ceux de l'autre blanc, à nous indiquer le même chemin.»

On ne pouvait nous mettre plus poliment à la porte. Or nous devions attendre le commandant dans ce village.

À cette déclaration de notre part, le chef bondit sur le tabouret en bois à trois pieds qui lui servait de trône. Ce meuble portatif est dans ce pays un insigne de l'autorité du personnage qui a le droit de s'y asseoir. Le chef bondit, se frappa les lèvres de la paume de la main gauche et, se levant, nous congédia.