UN INCENDIE À GRAND BASSAM.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Aussi, le lendemain, levé avec le jour, j'errais près du marché, quand un infirmier me vint dire qu'on m'appelait à l'hôpital. À pas lents, je parcourais le boulevard Treich-Laplène, aux cocotiers naissants, quand un Européen que je rencontrai me balbutia, l'émotion l'empêchant de parler: «Docteur, si vous voulez voir le Dr Bailly en vie, allez vite à l'hôpital!»

J'arrivai trop tard. Le lendemain, les Européens de Grand-Bassam, fonctionnaires et commerçants, accompagnaient à sa dernière demeure le corps de ce pauvre camarade, mourant loin de sa famille, frappé brusquement au troisième jour de sa maladie. Il n'était débarqué à Bassam que depuis vingt-neuf jours! C'était son début dans la carrière.

Deux jours plus tard, un télégramme du gouverneur de la colonie parvenait à Petit-Alépé, adressé au commandant: «Docteur Létinois, mort au champ d'honneur.»—Deux balles en pleine poitrine frappaient un autre camarade, non plus, cette fois, à Grand-Bassam, mais à Tabou, dans la région du Cavally où une colonne opérait contre les Tépos révoltés. Décidément, le ciel de la Côte d'Ivoire était funeste à mes camarades et il me tardait de quitter cette Afrique où, chaque jour, un nouveau deuil nous déchirait le cœur.

LA DANSE INDIGÈNE EST CARACTÉRISÉE PAR DES POSES ET DES GESTES QUI RAPPELLENT UNE PANTOMIME.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Au milieu de ces jours de tristesse et de mort, nous arrivait une heureuse nouvelle: un de nos amis, un jeune commerçant, plein d'entrain et confiant dans l'avenir, descendait le Comoé, et sitôt son arrivée à Petit-Alépé, nous devions fêter son heureux retour.

Le 29 avril, il y avait réception à Alépé, c'est-à-dire un grand dîner où le nombre des plats rivalisait avec celui des vins. Le cuisinier noir faisait montre de ses talents culinaires; le maître de maison tenait à témoigner des richesses de sa cave. Il fallait, en effet, boire à la santé de l'heureux arrivant, à celle de la Mission brillamment terminée, aux absents (le commandant et le capitaine Crosson-Duplessis étaient à Petit-Bassam) et surtout au prochain retour en France. Encore quinze jours au plus!

Il est minuit, et l'on songe enfin à se séparer, quand un coup de sifflet retentit dans la nuit: c'est un bateau à vapeur. Immédiatement nous sommes à l'appontement. On vient apporter des ordres de commerce pour un de nos convives. Lentement, vers le village, nous remontons la berge du fleuve pour nous rendre au camp. Un nouveau coup de sifflet vient nous surprendre, nous voyons le reflet rouge des feux d'un vapeur qui accoste au débarcadère. Petit-Alépé gagnait donc d'importance pour voir ainsi, de nuit, aborder deux vapeurs. Quelle était la raison de cette seconde arrivée? Une lettre du gouverneur au Dr Lamy: le Dr Chaussade était gravement malade. Je devais me servir du même bateau, la Comète, pour redescendre immédiatement à Bassam, assurer le service. Mes cantines sont fermées et embarquées aussitôt. J'étais prêt à partir et, sans différer, faisais mes adieux à mes amis. Un peu tristes les adieux! Comme ceux que l'on fait quand on va vers l'inconnu et que cet inconnu est des plus sombres. «À bientôt! crie-t-on de la berge quand le bateau s'éloigne, bon voyage!»—Je réponds: «À bientôt!» tandis qu'au fond du cœur, je me dis: «Non, c'est plutôt un adieu.»