PAR TOUS LES SENTIERS DES MARMOTS SE JUCHÈRENT (page [422]).

L'eau souveraine, l'eau envahissante, l'eau montante ou descendante selon la lune, épanouit à perte de vue ses réseaux flous où voguent sans cesse des barques, des chalands, des vapeurs, des canards.

La prairie, d'un vert tendre, prodigieux, s'étale aux abords, s'en va vers l'horizon gris, semée de toits en forme de pyramides, animée de vaches et de taureaux nonchalants, d'une quiétude sans bornes, humant les brises parfumées de gramens éclos, et promenant leur langue sur le velours des herbes molles.

C'est monotone; et cette monotonie, reposante comme un lavis léger, engendre des impressions de calme serein dont le reflet s'aperçoit partout, dans les êtres et dans les choses.

Les névrosés, ceux dont les chagrins exacerbants, les révoltes bouillonnantes bouleversent le cœur, devraient retrouver, en errant le long de ces mille miroirs sans rides, au milieu de ces tapis naturels illimités, la quiétude première.

Voici quelques croquis. Après une grosse pluie, sur la route de Monnekendam, une huis rouge, entourée d'une ceinture d'arbres rabougris; le chemin déroule son ruban semé de flaques claires, prenant du bleu de ciel. D'autres logis, plus loin; deux moulins virent par saccades, s'arrêtent une seconde, partent, tourbillonnent, s'arrêtent et tournent encore, rompant le grand silence de leur rythme ailé.

Ah! les moulins!.... Leur nombre déroute l'esprit. Jamais on ne pourrait croire qu'il y en a tant. Ils servent à tout: à presser des graines oléagineuses, à battre le chanvre, à scier le bois, à broyer le sable, à pomper l'eau. Le moindre souffle de vent qui passe sur le pays doit payer tribut à l'industrie, stationner un moment, s'enrouler aux mille vergues qui paraphent le ciel de leurs croix impatientes.

Grands, petits, ronds, carrés, il y en a de toutes les tailles, de toutes les formes, depuis l'infime moulin de polder s'agitant désespérément, rageusement, jusqu'à la tour imposante du moulin de péage, aux murs recouverts de liège.

Ces moulins ont une raison d'exister capitale: les digues, les écluses élevées contre les eaux extérieures, fleuves et mer, n'auraient point suffi à rendre la Hollande habitable, si le pays n'eût trouvé encore l'art de se débarrasser des eaux intérieures, formées par les pluies, les crues, les sources ou l'extraction de la tourbe. Manquant de machines, on mit le vent à contribution, et l'on s'en trouva bien.