Sur les canaux aux mille croisements, ces chalands s'en vont. Tout le jour il en passe, et l'on se demande puérilement comment les bateliers peuvent ne jamais se perdre à ces carrefours mouvants qui tous se ressemblent.... Mais le vent, qui les guide, ne les trompe point, et ils parviennent sans tracas aux ports visés, où ils troquent leur cargaison soigneusement empilée contre des florins trébuchants ou des marchandises d'échange.
Les chalands qui glissent, avec les moulins qui tournent, forment la seule animation des paysages trop verts.
Derrière les berges artificielles, élevées pour préserver ceux-ci, leurs mâts ornés de banderoles s'avancent doucement, et cela est très curieux de considérer ces bâtons ou ces voiles, s'en aller ainsi au-dessus des herbes, à la façon de grands cierges noirs.
Par l'eau tremblante du canal,
Tournant leurs coques vers l'aval
Muets, les chalands glissent...
Les nénuphars se plissent,
Des zébrures s'esquissent....
Sur la berge nue, ahuris
Des ânes tirent, rabougris,
D'un pas lent, d'un pas sage,
Dans le vert paysage
Du chemin de halage.
À droite, à gauche, les polders
Indéfinis, forment des mers
Où les seuls signes d'hommes
Sont les grands vols de gnomes
Des moulins agronomes.
Avec leurs bras, presque rageurs,
Ils font la nique aux voyageurs,
Bondissent en cadence,
Retombent en silence,
En un rythme de danse....
Et graves, nonchalants, des bœufs
Guident les vaches autour d'eux,
Allant en robes brunes
Sur les ciels des lagunes
Tondre l'herbe une à une....
Par l'eau tremblante du canal,
Les chalands fondent vers l'aval,
Suivis des sarabandes
De canards qui truandent,
Plongent sous les Hollandes....
La Hollande est le pays où l'on entend le moins de bruit. Tout glisse sur l'eau.