Après avoir refoulé, chassé, endigué l'eau, le Hollandais se plaît à la répandre partout, à la guider à travers les tranchées, les fossés; il en fait la clôture de ses champs, de ses prairies, les barrières qui gardent ses troupeaux, sans qu'il ait besoin de chiens ni de bergers.

L'UNE ENTONNA UNE CHANSON (page [422]).

Il n'y a d'exception que pour les moutons, quadrupèdes un peu sots, qui se noieraient sans le faire exprès, le nez trop occupé à chercher leur pâture. On en rencontre quelquefois le long des canaux, broutant avec ardeur, gardés par leur propriétaire, vêtu d'une houppelande rousse.

À Wemeldingen, au-dessous de Goes, ce spectacle se retrouve, témoin ce croquis rapide qui me rappelle une de mes plus hollandaises sensations de Hollande: ciel de soir d'un gris léger, canal jaunâtre, chaland lent, moulins raides, polder brun, animaux blancs aux croupes molles, vieil homme contemplatif, silence.... Le chien lui-même, quand une brebis dépasse la limite, n'aboie pas, et se contente de mettre son museau aux pattes de la réfractaire.

Wemeldingen est un bourg vieillot, gardien d'écluses, avancé sur le fleuve. J'y parvins par une matinée pluvieuse où le ciel furibond avait vidé ses cataractes. J'avais quitté Zoutelande pour me rendre à Westkapelle où se trouve la fameuse digue qui n'a d'égale que celle du Helder. Cette digue, longue de plusieurs milliers de mètres, formée de pierres énormes et de pieux solides, représente un travail étonnant, quand l'on songe qu'il n'existe ni carrière ni forêt dans la région. Un moulin colossal la domine, non loin des maisons aux toits rouges. Tout cela n'a pas d'apparence, c'est-à-dire ne frappe pas l'esprit au premier abord: la nature se charge en effet d'atténuer cette preuve d'énergie humaine, en comblant les interstices de gazon; mais la nature ne peut empêcher la mer de déferler sans trêve et de faire songer, quand on se retourne vers la plaine basse, à ce qu'elle a dû abandonner.

De Westkapelle à Veere, la route bien pavée n'est pas démesurée. À Veere, il y a un vieux manoir transformé en hôtel, situé au bord même du flot. Une tour ronde forme le corps du logis et sert de salle commune, au premier étage. De hautes fenêtres à embrasures profondes permettent de suivre la lutte des brumes contre les nuées et des rayons contre les ombres.

Au jour tombant, des couleurs subtiles parent le vide impalpable, au milieu duquel des reflets glissent; puis, quand la nuit est venue, des fanaux dansants luisent, se dessinent, approchent, rougeoient, disparaissent, et l'on n'entend ni bruit de rames, ni frôlement de voiles, ni chanson de gabier, et l'on imagine des vaisseaux-fantômes, guidés par des vieux enfermés, cherchant au fil de l'eau les trésors dont on parle.

À Veere, je pris, le lendemain, le vapeur matinal et je débarquai à Zieriksee, sous une pluie fine, désespérante, une pluie de Hollande, qui se changea bientôt en hallebardes, descendant du firmament par tourbillons indomptés.