—Nous voilà, nous, mimèrent-elles.

Je les suivis dans le jardin, où il y avait une barrière verte, garnie de roses trémières, le long d'un petit chemin. Le soleil, par intervalles, déchirait les nuées lourdes qui chevauchaient par hordes au plein du firmament, éclairant d'une lumière soudain jaune le violet des horizons, et les coiffes aux ailes rondes où luisaient des yeux vifs, semblaient devant moi remplir tout l'espace d'un langage minutieux. Les jeunes filles riaient, les mains ballantes. Je les pris tour à tour par le petit doigt et les conduisis à la porte du clos, et je m'accoudai afin de leur débiter en vieux français un compliment subtil, dont elles ne comprirent que le bruit, assez agréable, car il était dit en vers de Ronsard:

«Donc, si vous me croyez, mignonnes,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus fraîche nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse,
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.»

Puis je fixai le jeu de leur trois minois, gravement satisfaits, et j'allai me promener, après avoir mis l'index sur les papillons d'or qui retenaient leurs cheveux.

Je poussai le long du grand canal. Les écluses, ouvertes à tout instant, laissaient passer des chalands lents, qui hissaient leurs voiles en ciseaux et s'éloignaient, encadrés de vert, devant l'écran du ciel instable. De gros nuages s'enfuyaient toujours. Des chariots, près de là, déversaient des monceaux de betteraves. Un vieil homme gardait des moutons sur la pente des remblais. Du silence toujours,... puis la nuit.

Dans la salle de billard, je me revois ensuite, pris par l'ambiance, assis dans un coin, fumant des cigarettes, ayant en face de moi, assises, tricotant avec un bruit sec, deux de mes jeunes filles. Nous nous sourions par moment, le regard aiguisé par des mondes de choses inexprimables. Je savoure la blancheur de leurs coiffes ajourées, la fraîcheur de leur teint, la souplesse de leurs bras nus se détachant sur le velours des corsages.... Et ce flirt muet, en cette koffiehuis de bourg perdu, parmi la buée des cigares, le choc des billes maniées par des joueurs graves, auprès de glass beer colossaux, de chromos fanées, incite encore l'esprit à se parer d'illusion.

LES CHARIOTS ENFONCÉS DANS LES CHAMPS MARÉCAGEUX SONT ENLEVÉS PAR DE FORTS CHEVAUX (page [425]).

Je pense que je suis l'un des boers attablés céans, et que je viens faire ma cour à Reneetje Korstanje, fille de Frans Korstanje, l'hôtelier de Wemeldingen. Reneetje a eu seize ans à la dernière kermesse, et je l'ai remarquée parmi les autres, à cause de ses yeux vert et or, semblables aux nuances des polders. Je l'ai priée à danser, je lui ait fait manger des baskets, et j'ai passé à son petit doigt un anneau d'argent choisi à l'éventaire d'un colporteur. Le lendemain, je suis venu frapper à la fenêtre, et j'ai annoncé mes intentions au père. Les sœurs aînées ont été un peu jalouses, car elles attendent avec impatience l'heure de devenir femmes; mais ce sont de bons cœurs, et elles m'ont souri sans malice, étudiant mes manières pour voir comment un galant se comporte.