Le long des canaux, on les voit souvent se promener gravement, assises en des barques, d'où elles sortent pour soulever les ponts à chevilles qui barrent le courant aux nombreux carrefours.

En hiver, la moitié de l'île est submergée, et c'est en bateau que les habitants communiquent entre eux, abordent l'église, l'école, le cimetière, le tertre le plus élevé de l'île.

On se demande à cet égard pourquoi les digues sont si basses; en les élevant, on éviterait ces fâcheuses inondations. Mais les hommes compétents déclarent que le terrain, peu solide, ne supporterait pas un poids plus considérable.

L'habitude est une seconde nature. Dire aux gens de Marken qu'ils sont mal installés serait peine perdue: ils s'y trouvent bien, et c'est tant mieux.

Sous l'afflux des touristes qui, depuis trois ans, envahissent leurs bourgades, en été, ils commencent même à se considérer comme des curiosités extraordinaires et poursuivent peut-être le rêve chimérique d'être entretenus, nourris et blanchis par les deniers des étrangers. Ils vendent déjà leurs costumes et ne tarderont pas à les remplacer par des chapeaux et des pantalons modernes...

L'île de Marken, après tout, conservera toujours sa situation peu encombrante, par rapport au continent, ses maisons assises dans l'eau salée, ses venelles pavées s'en allant sous la brume vers la brume, son tertre nourri de morts et ses quatre animaux à cornes, vautrés dans des pâturages spongieux... à moins que, par un jour pareil à celui où la mer en colère dévora la Grande Terre, elle ne sombre à son tour au milieu d'une bourrasque par mille mètres au fond du Zuiderzee.

Cette fin, en somme, serait pour un lieu exilé du Passé parmi les Modernes une conclusion naturelle et convenable; et l'on aurait enfin, peut-être, l'explication de cette attirance singulière que renferment les yeux des filles de Marken, le soir, quand elles inclinent la tête en levant le doigt, ainsi que les fantômes d'un monde terminé, sortis un moment de leurs tombeaux pour venir vous saluer....

Le Hollandais, incontestablement, est moins imaginatif que le Français. Réaliste dans le sens du mot, il évalue et ne rêve point. Aussi, dans la tourbe qu'il extrait journellement de l'eau, il ne se dit point qu'il relève les restes de ses parents et amis, afin de leur reprendre la chaleur qu'ils avaient de leur vivant; il voit là un combustible intéressant; il s'en sert et il a raison, de même qu'à rencontre de notre sensiblerie parfois déraisonnable, il utilise ses chiens à de pratiques charrois.

Parler de la Hollande sans parler de la tourbe, serait enlever au pays l'un de ses caractères les plus curieux.

Géologiquement, le sol est assez pauvre; il ne contient ni houille, ni fer, ni minerai d'autre sorte. Les forêts sont peu nombreuses et l'on dut, pour construire les digues et les maisons, recourir aux pins de Norvège et aux arbres d'Allemagne, amenés par le Rhin.