Le Maure est humilié de cette remontrance, et il sait que la reine est très belle.
«Que du haut du plus proche rempart Doña Bérangère consente à nous montrer son visage dévoilé, et je lèverai le siège.»
Comme le soleil s'abaissait, la reine apparut, debout sur la muraille, le visage découvert, entourée de ses demoiselles somptueusement parées, plus belle que la lune naissante au milieu des premières étoiles qui scintillent.
Le Maure la regarda longuement, et la salua avec les marques du plus profond respect.
À l'aube, lui et les siens levèrent le siège du château, et prirent le chemin de Carélie.
Au temps de Lope de Vega, la vieille forteresse, devenue inutile, était si abandonnée que les gens de qualité se donnaient rendez-vous sous ses murailles lorsque le point d'honneur les obligeait à s'entre-couper la gorge. Dans la jolie comédie intitulée: Aimer sans savoir qui, à laquelle Corneille a emprunté la Suite du Menteur, le héros de la pièce vient y servir de témoin dans un de ces duels si fréquents à cette époque. Si la mode n'en était passée, on y pourrait encore aujourd'hui vider, sans crainte d'être dérangé, d'aussi tragiques différends.
Après avoir croisé un troupeau de bœufs aux formes superbes, à la robe noire comme la figure du diable, à condition que le diable soit très noir, mon carrosse s'engage sur le pont d'Alcantara (le pont du pont) que ferment à ses extrémités deux portes fortifiées, aux armes de la maison d'Autriche.
Vu de ce point, le Tage prend un aspect terrible, en harmonie avec son nom, et du fond de la gorge profonde où il coule, il semble enserrer Tolède pour l'étouffer, plutôt que pour lui faire de ses bras d'amant une amoureuse ceinture. Sans doute, quelque Durandal céleste a ouvert son lit à travers la montagne, et taillé à pic les falaises qui surplombent ses eaux limoneuses. Je lève les yeux et là-haut, sur la crête des rochers, se dresse, tel un joyau serti dans une monture de fer, la ville des conciles gothiques, la vieille capitale de la Nouvelle-Castille, la cité mudejar qui dort sous les lambeaux de ses vêtements asiatiques, sombre et claustrale comme au Moyen âge, à deux heures de Madrid vivant et joyeux. Ce voyage si prompt à travers quatorze siècles surprend l'esprit; un long séjour est nécessaire pour en faire oublier les secousses.
La seconde porte franchie, sous les yeux vigilants des employés de l'octroi, on s'engage sur un chemin en pente fort raide qui porte le nom de: «Cuesta del Carmel». Il est le fils dégénéré d'une voie plus abrupte qui passait non loin de l'église du Cristo de la Luz, un monument très ancien et toujours vénéré.
Il y a sept siècles environ, comme Alfonse le Brave entrait dans Tolède, qu'il venait de délivrer du joug des Infidèles, et s'élevait le long de cet escarpement, ayant à ses côtés le Cid Campeador, les regards des deux héros furent soudain attirés par une douce lumière. Les murailles de l'antique sanctuaire se sont ouvertes, une musique céleste se fait entendre, et la lampe de la chapelle chrétienne, qui ne s'est point éteinte depuis trois cent soixante-neuf ans, sans que personne ait pris soin de l'entretenir, brille aux yeux ravis des guerriers victorieux.