Tandis que les maçons et les architectes mudejar élevaient dans les divers quartiers de Tolède des palais destinés à la noblesse, le clergé leur commandait de construire des églises. La plupart ont été détruites par le zèle des curés épris avant l'heure d'un art nouveau. San Justo, San Juan de la Penitencia, San Roman, San Pedro Martyr, San Miguel, Santa Leocadia, le couvent de la Concepcion et Santo Tomé conservent, ceux-ci une tour en forme de minaret qui s'élève pour protester contre la transformation des nefs placées jadis sous leur garde, ceux-là une frise ou un plafond dans lesquels se décèlent l'habileté technique et la science des constructeurs. Toutes ces églises sont intéressantes à visiter, mais Santo Tomé renferme deux chefs-d'œuvre qui lui assignent une place hors de pair: la statue polychrome du prophète Élie, dont les draperies ont malheureusement été restaurées, et l'enterrement du comte d'Orgaz, la plus admirable composition qui soit due au pinceau du réaliste Greco.

La beauté olympienne de la tête d'Élie, le modelé vigoureux des mains et des pieds qui dépassent la robe de bure font immédiatement penser aux élèves espagnols de Michel-Ange. Et comme l'on ne saurait songer à Berruguete, on doit l'attribuer soit à Tordésillas, soit plutôt à Bercera.

LE PALAIS DE PIERRE LE CRUEL.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Domenico Greco ou Theotocopuli, pour lui rendre son véritable nom, est un de ces artistes longtemps méconnus qui suffiraient à glorifier les villes qui les ont accueillis. La couleur sévère et puissante, la composition harmonieuse, le dessin magistral et l'expression des visages sont saisissants au même degré et au même titre. Ce noble descendant des grands artistes de la Hellade, était né en Grèce, comme son nom et son surnom l'indiquent; puis, après avoir traversé l'Italie où il avait été l'élève du Titien, il était venu en Espagne et s'était fixé à Tolède. En outre de l'Enterrement du Comte d'Orgaz, daté de 1584, la ville possède quelques superbes portraits de ce grand maître, peints dans une gamme grise qui rappelle la manière de Franz Hals.

Entre les manifestations du zèle pieux de Tolède, c'est sur la cathédrale que se concentre aujourd'hui l'attention générale. De toutes parts on l'aperçoit. Tantôt elle apparaît au-dessus des maisons, tantôt elle remplit des échappées de ciel ménagées dans les rues très étroites qui convergent vers elle. Elle se dresse flanquée de puissants contreforts, enveloppée de pinacles, couronnée de galeries ajourées, dominée par des tours et des tourelles aiguës, et par le clocher qui s'enfonce dans l'azur du ciel. À ses pieds, se pressent des maisons, des palais; mais on ne peut les regarder tant la cathédrale absorbe l'esprit et retient le regard. Dans l'espace il n'y a qu'elle, et si, pareils à des soulèvements géologiques successifs, les annexes, les sacristies, les chapelles de tout âge se font jour à travers le monument primitif, les choses qui se sont caressées si longtemps harmonisent si bien leurs formes que les siècles s'y coudoient sans se distinguer ni se heurter. Elle est le Saint-Pierre de cette autre Rome, de cette ville aux sept collines; mais un Saint-Pierre très mystique, très pieux, qui éveille des idées sévères et non le souvenir de la pompe orgueilleuse des Césars. J'en veux à Mariana de l'avoir appelée la Riche, alors que d'âge en âge Jupiter, Jésus, Allah et encore Jésus furent pieusement adorés sur l'emplacement qu'elle occupe. Le site où tant d'êtres humains élevèrent leur cœur vers un monde idéal méritait un autre qualificatif.

L'histoire de la cathédrale n'est pas seulement celle de Tolède, elle est celle de l'Espagne même. La première église chrétienne qui succéda aux temples païens dut être édifiée au IVe siècle. C'est sans doute à cet édifice primitif que fut substituée l'église fondée par Récarède, ce roi goth qui abjura l'arianisme et la consacra, sous le vocable de la Vierge Marie, le 12 avril 587. Encore cet édifice ne dut-il pas être somptueux; mais, dans ses murs, pontifièrent les saints évêques de Tolède: les Eugène, les Eladio, les Ildefonse, les Julian; sous ses voûtes s'assemblèrent les conciles où la monarchie gothique légiférait et se perdait dans des subtilités théologiques, tandis que l'Arabe, au galop de son coursier rapide, s'avançait vers la terre d'Occident.

Le Croissant s'implanta sur la terre que Viriathe avait si longtemps disputée aux Romains. L'église fut renversée et remplacée par une mosquée resplendissante, revêtue de marbres précieux. Et lorsque, après trois siècles, la ville fut reconquise par les chrétiens, elle était si belle que les Maures se la réservèrent par un article spécial de la capitulation, et obtinrent du vainqueur la promesse qu'ils conserveraient l'exercice exclusif de leur religion. Le roi Alfonse promit sous serment de tenir à jamais cet engagement solennel.

Les Maures avaient compté avec le roi, mais sans la reine Constance. D'accord avec l'évêque Bernard, elle profite de l'absence du monarque qui guerroie au loin, pour décider ce qu'elle considère comme la plus précieuse des conquêtes. Une nuit, trois mille chrétiens bien armés se rassemblent sous ses ordres, et, conduits par l'évêque, ils se ruent vers la mosquée. La porte tombe sous leurs coups, et les gardiens surpris ne peuvent opposer aucune résistance. San Vicente Ferrer devait suivre cet exemple deux siècles plus tard.