Ce n'est pas sans peine que ses restes reposent dans un tombeau qui est plutôt une chapelle, car elle renferme un autel où, suivant les dernières volontés du prélat, on devrait dire trois messes par jour. Quand le cardinal fut mort, les chanoines, qui l'avaient peut-être trouvé encombrant durant sa vie, s'empressèrent de protester contre les clauses de son testament. L'emplacement que le défunt désignait pour y construire sa sépulture, dirent-ils d'abord, ne pouvait être attribué qu'à un monarque ou à un prince de sang royal. Puis il fallait renverser une partie de la muraille qui soutenait la voûte, pour établir une communication directe entre l'emplacement choisi et la chapelle; et l'on objectait le danger qu'il y aurait à ouvrir cette baie. Informée de cette résistance, Isabelle, que Mendoza avait eu l'habileté de déclarer son exécutrice testamentaire, envoya au Chapitre l'ordre de se conformer aux dernières volontés du cardinal. Comme il ne se pressait pas d'obéir, elle se souvint de la reine Constance. Accompagnée de maçons, et profitant de la nuit, elle se rend à la cathédrale et commande aux ouvriers d'en attaquer sous ses yeux l'épaisse muraille. Quand les chanoines arrivèrent au matin, ils trouvèrent le percement à peu près achevé. La voûte n'étant pas tombée, il ne servait à rien de protester plus longtemps.
La chapelle, le tombeau et la belle statue qui est placée sur le sarcophage, sont dus au maître Alonso de Covarrubias. Vingt-sept sculpteurs l'aidèrent dans ce travail. Quatre ans suffirent à terminer l'œuvre, qui fut inaugurée en 1504, après la mort d'Isabelle.
ENTERREMENT DU COMTE D'ORGAZ, PAR LE GRECO (ÉGLISE SANTO TOMÉ) (page [591]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
En admettant les restes de Mendoza parmi ceux des rois et des princes de Castille, la reine avait voulu récompenser le serviteur loyal, le guerrier valeureux, le grand politique qui, à la bataille de Toro, avait contribué à lui conquérir le trône, et qui, devant Grenade, aida si puissamment à lui donner un royaume. C'est lui qui, s'élevant au-dessus des préjugés de son temps et de son ordre, prêta l'oreille aux prières de Colomb, embrassa ses vues et lui acquit le bon vouloir encore timide d'Isabelle. Sans Mendoza, elle n'eût, peut-être, jamais été la souveraine d'un monde nouveau. Généreuse et reconnaissante, elle ne lui garda pas rancune d'avoir été surnommé, de son vivant, «le troisième roi d'Espagne», et après sa mort elle remplit avec scrupule ses dernières volontés. Le collège de Santa-Cruz à Valladolid, et l'hôpital du même nom, dont elle posa la première pierre à Tolède, n'ont pas d'autre origine.
Le grand cardinal était tel qu'on pouvait concevoir de son temps les princes de l'Église. Pourtant, un ecclésiastique qui prêchait un jour en sa présence, profita de l'occasion pour tonner contre le relâchement du siècle et le fit en des termes tels, qu'il était impossible de se méprendre sur ses intentions. La suite du prélat bouillait d'impatience, et se promettait de châtier l'audacieux. Mais, loin de trahir aucun ressentiment, Mendoza commanda de porter au prédicateur un plat de gibier qu'on devait lui servir ce jour-là, et fit accompagner le présent d'une bourse garnie de doublons d'or, en guise d'épices.
À l'excuse de Mendoza, il est juste d'ajouter que le non-célibat des prêtres était toléré et que les anciens fueros d'Aragon permettaient même aux descendants des ecclésiastiques d'hériter de leurs parents décédés intestats. Ce sont là des usages mudejar, qui ont, avec les mœurs occidentales, les mêmes rapports et aussi les mêmes différences que celles qui existent entre l'architecture des palais tolédans, bâtis pour des chrétiens, et celles des édifices élevés en France à la même époque.