LE COUVENT DE SANTO TOMÉ CONSERVE UNE TOUR EN FORME DE MINARET (page [590]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Dans une de ses dernières visites à son ministre mourant, Isabelle le pria de lui désigner son successeur, choix d'autant plus important, que l'archevêque de Tolède était de plein droit président du Conseil de Castille. Pressé de donner le nom de l'homme le plus digne de remplir cette double charge, Mendoza lui recommanda le frère Francisco Ximénès de Cisneros, de l'ordre des Franciscains, qui déjà la confessait, bien à contre-cœur du reste. Jamais, peut-être, Mendoza ne rendit un plus grand service à sa patrie, car il confiait l'État à des mains plus pures que les siennes, et en remettait en même temps la direction à un esprit de haute envergure, capable de continuer et de mener à bien l'unification de l'Espagne.
Ximénès ne repose pas, comme son prédécesseur, dans la cathédrale de Tolède. Il avait choisi, pour dormir son dernier sommeil, la retraite plus modeste de l'Université d'Alcala qu'il avait fait construire; mais son souvenir vit quand même dans son église primatiale, et surtout dans la chapelle Mozarabe où se conservent des traditions séculaires.
Qu'est-ce donc au juste que le rite mozarabe?
Lorsque les musulmans eurent pris Tolède, ils y exercèrent une domination si douce, que les chrétiens furent autorisés à y pratiquer leur culte. Trois siècles plus tard, Alfonse VI, en reconquérant la ville, y trouvait une population chrétienne qui avait gardé toutes les formes du vieux culte gothique, alors qu'elles s'étaient transformées dans les pays restés chrétiens. Le rite tolédan fut donc conservé dans les six églises où il s'était perpétué pendant la domination étrangère; mais, peu à peu, le nombre des mozarabes décrut, et le rite se fût perdu sans retour, si Ximénès ne lui eût consacré une chapelle mise en communication directe avec la cathédrale. La messe qu'on y célèbre en pompe chaque jour, diffère de la messe dite suivant le rite romain. Bien qu'il ne s'agisse que de pures questions de formes, telles que le fractionnement de l'hostie en neuf parties, l'ordre des prières—le Credo se dit après l'élévation,—la suppression du dernier évangile, etc., de graves dissentiments s'élevèrent jadis entre les partisans des deux rites. On livra pour eux des combats singuliers, l'un et l'autre eurent leurs chevaliers qui les défendirent en champ clos. Le succès étant demeuré incertain, on s'en remit au feu pour affirmer la volonté du Ciel. Un bûcher fut allumé, et en présence d'une assistance anxieuse les livres tolédans et latins y furent jetés en même temps. Les premiers demeurèrent intacts, pendant que les autres étaient consumés. La voix du Ciel avait parlé, le rite tolédan ou de Saint-Isidore fut conservé. Aujourd'hui la messe mozarabe est un peu considérée comme une curiosité, et rentre dans le domaine de l'archéologie chrétienne. Si les étrangers y viennent en nombre, on n'en saurait dire autant des gens de la ville que, seules, les cérémonies des grandes fêtes ont le pouvoir d'y attirer. Le nombre toujours décroissant des Mozarabes n'a rien de surprenant, étant donné que, dans les unions mixtes, l'époux de rite latin bénéficie de certains privilèges refusés à l'époux de rite tolédan. C'est ainsi que, dans le premier cas, la femme est forcée de rentrer dans le giron de l'Église latine, tandis que dans le second elle ne devient pas mozarabe.
Il est assez difficile de comprendre à quel sentiment obéit un réformateur tel que Ximénès, en assurant par la construction d'une chapelle particulière, la perpétuité du culte qui mourait. Quoi qu'il en soit, l'édifice, commencé en 1504 sur les plans de Enriquez de Egas, et bâti par des maçons musulmans, nommés Faranx et Mahomet, n'a rien de bien remarquable. En revanche, sur le mur qui fait face à l'entrée, s'étend une belle fresque de Jean de Bourgogne, datée de 1514. Elle représente, en trois tableaux admirablement conservés, les épisodes du débarquement de l'armée espagnole commandée par le grand cardinal, devant la ville d'Oran, en 1509. La prise de la ville, le soir même du débarquement, fut le grand triomphe de la vie de Ximénès. À sa prière, le Ciel, au dire des combattants, avait renouvelé le miracle de Josué, et arrêté le soleil jusqu'à ce que les chrétiens eussent forcé les murs de la citadelle musulmane.
Il n'est pas surprenant que le cardinal, en dépit de sa ferveur et de son humilité bien connues, ait succombé à la tentation de conserver à la postérité le souvenir du grand service qu'il rendit à son pays, service qui lui attira la jalousie de Ferdinand, et lui valut, pour plusieurs années, une sorte d'exil dans son Université d'Alcala.
La chapelle mozarabe n'a pas seule le privilège de garder le portrait fidèle du grand cardinal. On retrouve son visage d'ascète parmi les portraits des primats d'Espagne qui se déroulent sur les murs de la salle capitulaire, et aussi dans une fresque située au-dessus de la porte de cette salle. Cette peinture représente le Jugement et les fins dernières de l'homme. Comme l'artiste prétendait installer le cardinal parmi les élus, dans la gloire du Ciel: