C'EST DANS CETTE PAUVRE DEMEURE QUE VÉCUT CERVANTÈS PENDANT SON SÉJOUR À TOLÈDE (page [606]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
DE TOLÈDE À GRENADE[2]
Par Mme JANE DIEULAFOY.
III. — Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les chroniques. — San Juan de los Reyes. — L'hôpital de Santa Cruz. — Les Sœurs de Saint — Vincent de Paul. — Les portraits fameux de l'Université. — L'ange et la Peste. — Sainte — Léocadie. — El Cristo de la Vega. — Le soleil couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes.
SAINT FRANÇOIS D'ASSISE, PAR ALONZO CANO, CATHÉDRALE DE TOLÈDE.
Le grand nom d'Isabelle la Catholique a retenti bien des fois dans la cathédrale de Tolède, et, au cours de mes nombreuses visites, je l'ai entendu répéter par tous les échos. C'est dans ce beau sanctuaire, pieux joyau de la couronne de Castille, que l'admirable reine vint rendre grâce à Dieu dès que la victoire de Toro l'eut mise en possession du sceptre qu'elle devait porter avec tant de gloire. Les récits du temps nous ont conservé le souvenir fidèle de cette entrée fameuse. Elle eut lieu le 31 janvier 1476.
Les rues, le Zocodover s'étaient, dès l'aurore, remplis d'une foule bruyante, très émue. Les jurats, les échevins étaient sortis de leurs demeures, ceux-ci parés de costumes de couleur éclatante; ceux-là, de longues et magnifiques robes de brocart. Aux portes et aux rares ouvertures extérieures des maisons, l'on avait suspendu des tapisseries, des tapis d'Orient, des étoffes soyeuses venues de Venise ou tissées par les habiles artisans de la cité. Peu à peu, le vide s'était fait dans la ville, et la foule, suivant les chefs des grandes familles, s'était répandue en flots pressés du côté de l'ermitage de Saint-Eugène, où l'on avait déjà réuni des jongleurs, des chanteurs, des poètes, des musiciens et des danseuses, tous richement vêtus.
Bientôt, annoncé par des fanfares et salué par des chants qui célébraient l'union de la Castille et de l'Aragon, le cortège royal apparut; les têtes s'élevèrent, et les cous se tendirent pour mieux voir les souverains de qui la victoire assurait la paix aux deux royaumes, et de qui la renommée était sur toutes les lèvres. Ferdinand, tout jeune, bien pris de sa personne, les cheveux et les yeux noirs, la figure intelligente et gracieuse, montait, en écuyer consommé, un superbe genet. La reine parut à son tour, assise sur une mule richement caparaçonnée, que conduisaient deux pages choisis dans les plus nobles familles du royaume. Elle était de petite taille, mais en elle rayonnait une majesté sereine. Ses cheveux, d'un blond ardent, que cachaient presque les voiles qui entouraient sa tête, sa peau très blanche, ses yeux gris-bleu rappelaient que, par son aïeule paternelle, elle descendait de la maison de Lancastre. Une grâce exquise, un sourire angélique corrigeaient la sévérité du front et la fermeté du regard. Isabelle avait vingt-six ans—deux ans de plus que son époux,—et déjà elle avait soumis un royaume que lui avaient disputé l'étranger et les factieux.