Après avoir juré de respecter les privilèges de la ville et franchi les remparts, les Rois se dirigèrent vers la cathédrale. Ils y pénétrèrent par la porte du Pardon, tandis que de jeunes enfants, figurant des anges, leur souhaitaient en musique la bienvenue. Et agenouillés au pied de l'autel, ils remercièrent l'Éternel qui leur avait permis d'expulser l'Étranger de la Castille, et l'avait contraint de repasser la frontière de Portugal. Peut-être l'incomparable souveraine planta-t-elle, ce jour-là, dans le jardin du cloître, le buis plusieurs fois centenaire dont tout voyageur privilégié reçoit quelques feuilles à titre de souvenir.

Sous le règne de Juan II, père de la reine, le célèbre favori Alvaro de Luna avait fait disposer à l'usage de son maître quelques pièces dans l'Alcazar. Les Rois s'y rendirent. On y avait préparé une petite collation, car ils jeûnaient ce jour-là; mais, en dépit de la pénurie du trésor, les pauvres ne furent pas oubliés.

Le 2 février, dans une pompe plus grande encore, les Rois revinrent à la cathédrale.

PORTE DES LIONS.—PHOTOGRAPHIE LACOSTE, À MADRID.

Isabelle rayonnait d'une beauté suprême; ou ne voyait qu'elle, tout s'éclipsait auprès du lis de la royauté. Sur sa robe de brocart blanc s'enlevaient en frisure d'or les châteaux et les lions symboliques de ses royaumes héréditaires, un long manteau d'hermine tombait de ses épaules et formait une ample traîne, que soutenaient deux jeunes pages. Sur sa tête, entourée de voiles légers, étincelait une couronne d'or constellée de pierreries; autour de son cou, s'enroulait un admirable collier de rubis balais. La pierre qui tombait sur sa poitrine attirait tous les regards, non seulement à cause de sa grosseur et de son incomparable éclat, mais parce qu'elle avait, disait-on, appartenu à Salomon. On en voyait la preuve dans l'inscription hébraïque gravée sur son pourtour.

Devant les Rois flottaient, hauts et fiers, les étendards de Léon, de Castille et d'Aragon, tandis que l'on portait renversés et humiliés les drapeaux lusitaniens, abandonnés par l'ennemi dans la déroute qui avait suivi la victoire de Toro. Les triomphateurs rentrant dans la cité de Romulus, après une guerre heureuse, ne présentaient pas avec plus d'orgueil les dépouilles des vaincus au peuple romain. Après avoir entendu la messe, et fait suspendre au-dessus du tombeau de ses pères, si souvent effrayés par les Portugais, les témoignages de son triomphe, Isabelle en voulut laisser à Tolède un souvenir plus durable. À cette pensée est due l'érection du célèbre monastère de San Juan de los Reyes.

L'édifice, situé à l'extrémité du plateau qui domine la vallée verdoyante du Tage lorsqu'il s'éloigne de la cité, est bâti sur le plan d'une croix latine, en un calcaire blanc dont le grain très fin et très dur s'est prêté, docile, aux fantaisies les plus capricieuses des sculpteurs. À l'intersection des branches s'élève, à une grande hauteur, une large et belle coupole. La retombée des arcs s'appuie sur deux tribunes élégantes, réservées aux Rois, tandis qu'autour des nefs une frise, sculptée en pleine pierre, porte une magnifique inscription en caractères gothiques, qui célèbre les noms glorieux des fondateurs. De charmants détails amusent de tous côtés le regard, sans amoindrir l'impression grandiose et sévère que laisse l'ensemble. Ici des fleurs, des guirlandes, des oiseaux; là un singe, vêtu en moine, la tête couverte d'un capuchon, fait dans un profond recueillement la lecture du bréviaire. Auprès de lui, l'artiste n'a pas craint de modeler un vase ... Sa destination ne peut faire doute pour personne. Singulière irrévérence, permise dans ces temps de piété fervente!