LE CLOÎTRE DE SAN JUAN DE LOS REYES APPARAÎT COMME LA MANIFESTATION LA PLUS PRÉCIEUSE ET LA PLUS FLEURIE DE L'ARCHITECTURE GOTHIQUE ESPAGNOLE (page [604]).—PHOTOGRAPHIE LACOSTE, À MADRID.

En donnant aux Franciscains le monastère et l'église de San Juan de los Reyes, où elle pensait dormir son dernier sommeil, Isabelle les dota de sept mille maravedis de rente, à prendre sur le trésor royal, sans détriment des revenus et des dîmes en nature, à prélever sur le pays. Elle les enrichit en outre d'œuvres d'art, de miniatures, de joyaux et de manuscrits précieux achetés en Allemagne et en Italie. C'est qu'en effet la grande reine de Castille prétendait que ses largesses profitassent à son peuple. Dans ce but, elle obligea la communauté à créer deux chaires de théologie pour les étudiants et les enfants de la province; elle exigea que l'on y exposât la doctrine chrétienne, de manière à la faire comprendre et aimer. Or, nul ordre religieux n'était plus digne de la confiance d'Isabelle que celui des Franciscains; nul ne méritait mieux, pour ses talents et ses vertus, d'être l'objet de ses prédilections.

Après la conquête du royaume de Grenade, les idées d'Isabelle se modifièrent, et, par son testament, un chef-d'œuvre de prudence et de sagesse, elle ordonna de porter sa dépouille mortuaire dans la ville conquise au prix de tant d'efforts.

La faveur du monastère tolédan ne décrut pas durant les règnes suivants: Charles Quint compléta l'œuvre de son aïeule; Philippe II le gratifia de donations nouvelles et lui fit le suprême honneur de le désigner pour tenir le Chapitre général de tous les grands Ordres militaires d'Espagne. Enfin, Philippe III couvrit ses murailles de peintures, y logea de préférence à l'Alcazar lors de l'élection du Général des Franciscains, et à cette occasion y donna des fêtes et des banquets splendides.

Lorsqu'elle visita l'Espagne, Mme d'Aulnoy fut très frappée de la magnificence de l'église: «Elle est belle et grande, écrit-elle, et toute pleine d'orangers, de grenadiers, de jasmins et de myrtes fort hauts, qui forment des allées dans des caisses, jusqu'au grand autel dont les ornements sont extrêmement riches. De sorte qu'au travers de toutes ces branches vertes et de toutes ces fleurs de couleurs différentes, en voyant briller l'or, l'argent, les broderies et les cierges allumés dont l'autel est paré, il semble que ce soient les rayons du soleil qui vous frappent les yeux. Il y a aussi des cages peintes et dorées remplies de rossignols, de serins et d'autres oiseaux, qui font un concert charmant.»

L'église et surtout le couvent ont terriblement souffert de la guerre et de l'incendie qui, en 1809, détruisirent le retable, les verrières, les œuvres d'art, la bibliothèque et la moitié du cloître. En 1835, lors de la révolution et de l'abolition des Ordres religieux, l'édifice fut transformé en magasin à poudre. Il eût achevé de périr si, en 1844, la Commission des monuments historiques ne l'eût préservé en y transportant la paroisse de San Martino. Rendue au culte, et fermée aux mendiants et aux pillards, l'église a échappé aux démolisseurs qui la guettaient. Quant au cloître, il a subi depuis 1858 une restauration aussi habile que lente, et apparaît aujourd'hui comme la manifestation la plus précieuse et la plus fleurie de l'architecture gothique de l'Espagne. Ses arcs, qui occupent une longueur de 26 mètres environ sur chacun de ses quatre côtés, sont ornés d'une multitude de statues, d'ornements, d'oiseaux, de fruits et de fleurs, traités avec un art exquis. Sur le mur intérieur, qu'ornent également des statues, supportées par d'élégants culs-de-lampe et surmontées de pinacles délicats, court une longue inscription en langue castillane. Les beaux caractères gothiques qui la composent sont analogues à ceux employés à l'intérieur de l'église, quoique d'une dimension moindre. Ferdinand et surtout Isabelle y sont loués avec reconnaissance et justice.

«Ce cloître, la haute et la basse église et tout ce monastère furent édifiés par ordre des Catholiques et Très Excellents Rois Ferdinand et Doña Isabel, rois de Castille, d'Aragon et de Jérusalem, à partir des premiers fondements, en l'honneur et à la gloire du Roi du Ciel et de sa glorieuse Mère et des Bienheureux saint Jean l'Évangéliste et du très saint François, leurs fervents intercesseurs. Et après l'édification de cette demeure, ils conquirent le royaume de Grenade, détruisirent l'hérésie et chassèrent tous les Infidèles, et gagnèrent tous les royaumes des Espagnes et des Indes, et réformèrent les églises et les communautés des moines et des religieuses, qui, dans tous leurs royaumes, avaient besoin de réformes; et, après de si grandes et de si excellentes œuvres, le Roi des rois rappela la reine du naufrage de ce pèlerinage, pour lui donner le prix et la récompense mérités par les si grands et les si éclatants services que, de son vivant, elle rendit en cette ville à la religion; et elle mourut à Médina del Campo, vêtue de l'habit de Saint-François, le 5 novembre de l'an 1503.»