ORNEMENTS D'ÉGLISE, À TOLÈDE.—PHOTOGRAPHIE LÉVY.

Comme l'église et le monastère, le cloître fut bâti sur les plans de l'un des plus célèbres architectes de la cathédrale, Juan Guaz, un Flamand, croit-on, et de qui une fresque très réaliste conservée à San Justo y Pastor nous a gardé les traits. Pour établir entre les deux étages du cloître une communication digne de l'édifice, Charles Quint ordonna plus tard à Covarrubias de construire le bel escalier, recouvert d'une coupole en forme de coquille, où l'écusson du grand empereur figure auprès de ceux de ses ancêtres. S'ouvrant sur la galerie supérieure, l'on montre avec respect la cellule de Ximénès, le premier novice qui prit à San Juan l'habit des Franciscains.

Encore en ces dernières années, San Juan de los Reyes a été l'objet d'une nouvelle injure. Après la prise de Malaga, Isabelle avait envoyé comme trophées les chaînes des captifs chrétiens libérés de sa main, et avait ordonné de les suspendre aux murailles extérieures de l'église. Depuis quatre siècles, leurs sombres anneaux traçaient des courbes sur les parements de pierre blanche, quand un alcade, de sens pratique, les fit décrocher, et ordonna de les battre pour en forger des bancs et une clôture destinée au jardin public. Par bonheur, on eut le temps d'arrêter la consommation totale d'un tel sacrilège, et une partie des chaînes reprit la place si longtemps occupée.

PORTE DUE AU CISEAU DE BERRUGUETE, DANS LE CLOÎTRE DE LA CATHÉDRALE DE TOLÈDE (page [603]).—PHOTOGRAPHIE LACOSTE, À MADRID.

Dans une des salles basses du monastère, peut-être quelque vaste sacristie, on a réuni une foule d'objets hétéroclites, rappelant des souvenirs plus ou moins tristes ou curieux, tels que: tableaux, bois et pierres sculptés, émaux et ferrailles vénérables. L'ensemble constitue ce que l'on appelle pompeusement le Musée provincial. On le visite, si le concierge a le loisir de répondre au coup de sonnette des visiteurs. Quand ses occupations le retiennent dans ses appartements, on éprouve l'ennui de patienter à la porte; mais, si l'on n'entre pas, on ne doit pas en concevoir un dépit trop amer: les objets qui paraissaient mériter quelque intérêt ayant tous pris le chemin de Madrid.

Enfin, sur l'emplacement de la partie du monastère que son état de ruine n'a pas permis de conserver, on a bâti des écoles où le style ogival, mort depuis tant de siècles, essaye de fleurir une dernière fois.

Isabelle ne s'en tint pas à ces largesses envers la vieille capitale de la Castille. Dans les dernières années de sa vie, elle la dota encore de l'hôpital de Santa Cruz destiné aux enfants trouvés. En ordonnant la construction de ce bel édifice, elle agit en qualité d'exécutrice testamentaire de son fidèle ministre, le cardinal de Mendoza, celui-là même à qui elle avait par violence assuré le dernier repos dans la capilla mayor de la Cathédrale. Le cardinal était mort en 1495, avant que la première pierre eût été posée. La reine intervint aussitôt, leva les difficultés qui s'élevèrent à propos de l'acquisition de terrains possédés par des ordres monastiques, et quand elle mourut à son tour, en 1503, toutes les dispositions avaient été si bien prises que l'architecte, Enrique de Egas, ne rencontra plus aucun obstacle. Dix années plus tard l'hôpital était achevé. Il est bâti en forme de croix grecque ou de Jérusalem. L'église se trouvait jadis à l'intersection des branches de la croix; la désaffectation de l'édifice et sa transformation en école de cadets a contraint de reporter l'autel à l'extrémité de l'une des branches. Bien que construit très peu d'années après San Juan de los Reyes, l'hospice de Santa Cruz n'offre avec lui aucune analogie de style. Les contacts multiples avec l'Italie avaient révélé à l'Espagne des formules nouvelles. Aussitôt elle s'en était éprise, oublieuse de son propre passé et des traditions importées de la Bourgogne et des Flandres aux siècles précédents. Seules, les magnifiques charpentes ornées de mosaïques de bois qui couvrent encore les quatre nefs sont de cet art mudejar dont on retrouve à Tolède tant de modèles parfaits.

À droite de la nef servant aujourd'hui d'entrée, s'élève un cloître porté sur des colonnes d'ordre classique. On accède à l'étage supérieur par un escalier d'un dessin très élégant. Il s'ouvre sous un portique formé par trois arcs aux sculptures infiniment délicates. De grandes marches d'un seul morceau, prises dans un marbre fin et blanc, conduisent à des galeries que les mendiants et les pillards ont dépouillées de leur plancher, de telle sorte que, pour les parcourir, il faut sauter de solive en solive, au risque de tomber dans les intervalles, et de crever le léger caissonnage de marqueterie à travers les fissures duquel on aperçoit le dallage du cloître inférieur.