Cette cour communique avec un autre cloître plus petit, aux colonnes et aux chapiteaux fort lourds empruntés à l'antique chapelle de Sainte-Léocadie. Des rares fenêtres qui éclairent quelques cellules ménagées le long de ces cloîtres, on découvre la sévère brisure au fond de laquelle coule le Tage, le pont d'Alcantara et le château de San Cervantès, cette belle et rébarbative entrée de Tolède. On s'explique très bien les traditions qui placent sur les terrains occupés par l'hospice, l'ancien Alcazar, celui qui se rendit en 1085 au roi Alfonse VI, à la suite d'une famine provoquée par un terrible blocus. Nulle part on ne pouvait être mieux placé pour défendre le fleuve. Que reste-il de cette forteresse? Rien, sinon un hospice ruiné, délabré, percé comme s'il avait subi les ravages d'un long siège, et cette immense mélancolie des forces devenues sans emploi.
En remontant de l'hôpital de Santa Cruz vers le Zocodover, et avant d'atteindre l'arc mauresque de la Sangre, on laisse sur la gauche une maison bien modeste, une sorte de posada où les gens qui viennent au marché réunissent leurs bêtes et leurs charrettes. Elle évoque, elle aussi, bien des tristesses. C'est dans cette pauvre demeure que vécut Cervantès pendant son séjour à Tolède. Hélas! qu'il était vrai ce cri de déchirante détresse échappé un jour au découragement du vieux soldat de Lépante: «Malédiction sur notre siècle où il semble que la pauvreté soit la compagne inséparable de la noblesse!»
L'œuvre de Charles Quint n'est pas seulement représentée par la porte de Visagra. Tolède lui doit encore la belle cour de l'Alcazar, car l'édifice brûlé et rebâti à plusieurs reprises est, sans lui faire injure, un véritable couteau de Janot. Puis on doit encore rattacher à son règne un monument grandiose qui s'étend hors de la ville: l'hôpital de San Juan a Fuera, bâti par le cardinal archevêque D. Juan Tavera. Commencée en 1541, l'œuvre ne fut achevée qu'en 1624. Sa construction avait duré 64 ans. La façade imposante, sinon d'un goût délicat, s'étend sur une longueur de 100 mètres environ. Deux cloîtres jumeaux ménagés de chaque côté d'une colonnade qui aboutit à la porte de l'église, se superposent sur deux étages, l'un de style dorique, l'autre de style ionique.
La porte de l'église, due au ciseau de Berruguete, s'ouvre, et des Filles de Saint-Vincent de Paul, à la blanche cornette, apparaissent, expliquant par leur présence le bon ordre et la propreté dont on est frappé dès qu'on a franchi le seuil de l'hôpital.
UNE TORERA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Quel étonnement et quelle satisfaction de voir des dallages sans souillures, des coins sans ordures, des vieillards lavés et peignés, des gardiens qui ne mendient pas avec la menace dans le regard. On sent que les bons anges de France ont volé par-dessus les montagnes, et que pour leur charité le Monde ne sera jamais assez grand.
À la croisée de la nef et des branches du transept, une immense et haute coupole abrite le tombeau du fondateur de l'hôpital. Elle est la dernière œuvre d'Alonso Berruguete. Peut-être même fut-elle achevée par son fils en 1561. Les années avaient calmé la fougue de l'artiste, car il n'a jamais mieux rendu la douceur et la béatitude de la mort du juste. Les ornements du sarcophage sont d'une époque postérieure à la figure, et quoique d'un bon style italien, ne la valent pas. Ils sont l'œuvre d'un artiste indigène; mais, à cette époque, et quand ils s'attaquaient au marbre, les sculpteurs espagnols s'étaient si bien approprié la manière italienne, qu'il est difficile de distinguer leurs œuvres de celles qui sortaient des ateliers de Gênes ou de Florence.
Les Tolédans se plaisent à comparer leur ville à la capitale de la chrétienté. Ce parallèle est tout à leur avantage. Jugez-en: